—Nous leur dirons, malgré nous, la vérité. On ne peut pas se résoudre à tromper ses enfants, même pour leur bien. Et, quand ils auront ces distractions et ces langueurs de l'enfance qu'il faut combattre doucement, mais sans se lasser, nous céderons, nous aurons peur de les contrarier, de les fatiguer, nous en ferons des indolents et des oisifs. Alors ils auront d'autres goûts que ceux de la frugalité et d'autres besoins que ceux de l'âme. Ils se trouveront pauvres, car cent mille francs, sache donc que c'est une goutte d'eau dans la mer pour ceux qui ne les ont pas acquis par leur travail, et qui n'ont rien à faire que de les dépenser.

Daniella s'assit dans un coin et pleura.

—Pourquoi pleures-tu? lui dis-je en l'embrassant.

—Parce que tu as raison, répondit-elle. Tu m'as fait songer à la nécessité de contrarier notre bien-aimé, notre enfant, notre-trésor, notre tout! et voilà que nous commençons avant qu'il soit né! Mais c'est égal: il le faut! Tu m'apprendras à l'aimer sagement, à regarder ta fierté, ton honneur et ton courage comme le plus bel héritage à lui laisser. Allons, n'y pensons plus. Voilà deux fois que je suis riche, et deux fois que tu me fais comprendre que toute ma fortune est dans notre amour.

LIII

Mondragone, 7 juin.

Nous avons été hier à Rome, et nous voilà mariés indissolublement. Par surcroît de bonheur, j'ai une commande. Le rêve de la Mariuccia s'est réalisé. La princesse B***, s'étant fait raconter toute notre histoire et me voyant enfin à l'abri de toute persécution, m'a demandé d'aller la voir avec ma femme, à laquelle elle a fait l'accueil le plus gracieux. Nous sortions du consulat, et je venais d'échapper à l'acte par lequel lady Harriet voulait nous enrichir. La Providence nous envoyait donc un soudain dédommagement et comme une récompense de notre confiance en elle. La princesse a vu une pochade de moi que j'avais laissée emporter par Brumières, et que celui-ci a eu l'obligeante idée de faire mettre, à mon insu, sous les yeux de l'illustre propriétaire de Mondragone. C'était précisément un projet de fresque, un entrelacement de fleurs, de fruits et d'enfants, pour un joli petit plafond de salle de bain projetée et déjà mise, l'année dernière, en état de recevoir une décoration quelconque. La forme élégante de cette petite pièce m'avait frappé, et, dans un moment de loisir, j'avais jeté mon idée sur du papier à aquarelle. Il paraît que cette idée, a plu. On me charge de l'exécuter, et on me fournira un aide pour m'affermir dans ma connaissance, un peu incomplète, des procédés de la fresque. Si l'on est content de mon travail, et que je ne désire pas quitter le pays, on me confiera d'autres décorations dans le palais, et on fera arranger alors le casino, pour me mettre, avec ma famille, à l'abri du froid en hiver. C'est la seule occasion où l'on ait paru songer à envoyer de nouveau des maçons et des charpentiers dans ce palais toujours en ruine, dont on s'occupe, avant tout, d'enjoliver les boudoirs. Il est question de trois mille francs pour mon travail de la saison, et il me semble que c'est déjà bien joli pour un commençant de mon importance.

Et maintenant, me voilà devant ma composition, prenant des mesures et débrouillant mon premier travail, afin d'entrer dans un rêve délicieux. Tous ces Amorini, que je vais faire les plus beaux possibles, auront certainement un air de famille. Ils ressembleront tous à Daniella, laquelle veut déjà choisir celui qui lui plaira le mieux, pour le regarder dit-elle, à toute heure, et pour que ses traits passent, de son âme, sur le visage de son enfant.

Lady B*** se trouve si bien du séjour de Frascati, qu'elle songe à y acheter une villa, afin d'y revenir tous les ans, et qu'elle prend des arrangements pour passer tout l'été, soit dans sa propriété future, soit à Piccolomini, qu'elle parle de meubler convenablement. Le bon accord semble vouloir durer entre elle et son mari. Je crois qu'elle s'est aperçue de ce fait bizarre, qu'après vingt ans de mariage fort maussade lord B*** entrait dans une véritable lune de miel, et la satisfaction d'inspirer de l'amour dans son arrière-saison flatte réellement l'amour-propre de cette bonne et vertueuse dame. Elle a pris, avec son époux, des manières de pudique chatterie, et des embarras de jeune personne, et des coquetteries prudes qui seraient très-amusantes à observer; mais la Medora raille tout cela avec tant d'aigreur que nous nous abstenons même d'en sourire, Daniella et moi.

Ce réveil du vieux cupidon préposé à la gouverne du ménage B***; cette refloraison de milady, qui en cachette de mylord teint ses cheveux un peu blanchis par la maladie qu'elle vient de faire; la jalousie de Felipone, qui commence, dit-on, à faire des scènes de passion à sa perfide Vincenza; notre bonheur, à nous autres solitaires de Mondragone; le printemps, les oiseaux, l'éloquence de Brumières, que sait-on? tout et rien, ont inspiré enfin à Medora une sorte de goût pour son cavalier servant; et le gaillard, comme il s'intitule lui-même, a eu l'adresse de rendre lady Harriet assez contraire à ses espérances, ce qui leur donne plus d'assiette. En réalité, lady B*** trouve, avec raison, que sa nièce, use trop de la liberté accordée aux demoiselles anglaises et que cette succession de soupirants encouragés et éconduits commence à compromettre la dignité d'une tante et la bonne renommée nécessaire à une fille à marier. Elle tiendrait à honneur de lui faire faire un mariage convenable, à son point de vue, si elle avait le droit de chasser Brumières de Piccolomini, et elle l'eût déjà fait. Il sent très-bien qu'on l'admet à contre-coeur au rez-de-chaussée, et il s'en réjouit. Il aspire au moment où on lui fermera la porte du salon au nez. Ce jour-là Medora sera décidée à être madame de Brumières, car notre ami a découvert, ou a bien voulu nous révéler, qu'il avait quelques petits aïeux en réserve pour faciliter son établissement.