Rocca-di-Papa est un cône volcanique couvert de maisons superposées jusqu'au faîte, qui se termine par un vieux fort ruiné. Les caves d'une zone d'habitations s'appuient sur les greniers de l'autre; les maisons se tombent continuellement sur le dos; le moindre vent fait pleuvoir des tuiles et craquer des supports. Les rues, peu à peu verticales, finissent par des escaliers qui finissent eux-mêmes par des blocs de lave supportant une ruine difficile à aborder, et flanquée d'un vieil arbre qui se penche sur la ville, comme une bannière à la pointe d'un clocher.
Tout cela est vieux, crevassé, déjeté et noir comme la lave dont est sorti ce réceptacle de misère et de malpropreté. Mais, vous savez, tout cela est superbe pour un peintre. Le soleil et l'ombre se heurtent vivement sur des angles de rochers qui percent de toutes parts à travers les maisons, sur des façades qui se penchent l'une contre l'autre, et tout à coup se tournent le dos pour obéir aux mouvements du sol âpre et tourmenté, qui les supporte, les presse et les sépare. Comme dans les faubourgs de Gênes, des arceaux rampants relient de temps en temps les deux côtés de la ruelle étroite, et ces ponts servent eux-mêmes de rues aux habitants du quartier supérieur.
Tout est donc précipice dans cette ville folle, refuge désespéré des temps de guerre, cherché dans le lieu le plus incommode et le plus impossible qui se puisse imaginer. Les confins de la steppe de Rome sont bordés, en plusieurs endroits, de ces petits cratères pointus, qui ont tous leur petit fort démantelé et leur petite ville en pain de sucre, s'écroulant et se relevant sans cesse, grâce à l'acharnement de l'habitude et à l'amour du clocher.
Cette obstination s'explique par le bon air et la belle vue. Mais cette vue est achetée au prix d'un vertige perpétuel, et cet air est vicié par l'excès de saleté des habitations. Femmes, enfants, vieillards, cochons et poules grouillent pêle-mêle sur le fumier. Cela fait des groupes bien pittoresques, et ces pauvres enfants, nus au vent et au soleil, sont souvent beaux comme des Amours. Mais cela serre le coeur quand même. Je crois d'ailleurs que je ne m'habituerais jamais à les voir courir sur ces abîmes. L'incurie des mères, qui laissent leurs petits, à peine âgés d'un an, marcher et rouler comme ils peuvent sur ces talus effrayants, est quelque chose d'inouï qui m'a semblé horrible. J'ai demandé s'il n'arrivait pas souvent des accidents.
—Oui, m'a-t-on répondu avec tranquillité, il se tue beaucoup d'enfants et même de grandes personnes. Que voulez-vous la ville est dangereuse!
J'entrai dans une des plus pauvres maisons pour me faire une idée de l'existence de ces êtres. Je fus surpris de la quantité de provisions et d'ustensiles entassés dans ce bouge infect, Jarres et tonneaux pleins de pois, de châtaignes, de grains et de fruits secs; solives garnies de mais, d'oignons, de fromages, de viande de porc salé; vases de terre, de bois et de faïence; linge dans le cuvier de lessive; lits énormes; images de dévotion, chapelets bénits, statuettes et reliquaires, tout était pêle-mêle, et si encombré, qu'autour de la cheminée, de la table et des lits, il y avait à peine moyen de poser les pieds et de passer les épaules sans fouler ou renverser quelque chose.
Cette abondance en désordre, couverte de crasse et de vermine, me donna à penser. Ces gens sont donc pourvus de tout ce qui est nécessaire à la vie; le sol est fertile, et ils possèdent dix fois plus d'aliments et de meubles que la plupart des journaliers de mon pays, dont les maisonnettes, propres et bien rangées, ne se remplissent jamais que de ce qui est strictement nécessaire au jour le jour. Chez nous, le pauvre n'a pas de provisions dans les mauvaises années; il travaille pour le pain du lendemain, il court après le fagot de la veillée, la femme lave et raccommode sans cesse les pauvres vêtements de la famille. Ici, il n'y a point de mauvaises années; on recueille et on entasse, jusque sur son oreiller, des denrées variées; on engraisse des animaux domestiques jusque sous son lit; on paye des journaliers pour cultiver la terre, et on ne raccommode pas les hardes; on ne travaille pas, on se laisse dévorer par la vermine; on se vautre au soleil et on tend la main aux passants: voilà l'existence des localités fertiles et saines. D'où vient?
Vous répondrez; moi, je reprends mon récit. Nous sortîmes de la ville, non sans peine, par une ruelle étroite, rapide et glissante d'eau de fumier, où passait une caravane de mulets chargés de genêts qui ne laissaient pas de place aux passants, et qui ne pouvaient s'arrêter à la descente. Nous avions hâte de fuir ce taudis navrant d'où, cependant, par la fenêtre de toute baraque immonde, l'oeil plonge sur des abîmes de verdure splendide, sur les brillants petits lacs, sur les ravins délicieux et sur les immenses horizons de montagnes d'opale. Nous marchâmes tout au plus dix minutes, et nous atteignîmes la source del buco.
C'est une fontaine abondante qui s'épanche dans de grandes auges de pierre blanche, lavoir pittoresque dans les rochers, sur des cimes sauvages. Les eaux s'échappent en nombreux filets qui bouillonnent sur un sol de roche ondulée, et vont, à quelques pas de là, se réunir et s'engouffrer dans le buco.
Nous étions sur les plateaux qui forment d'immenses terrasses entre les monts Albains et les monts Tusculans, non loin du prétendu camp d'Annibal. Sous nos pieds, dans la fêlure gigantesque du mur de roches que nous tâchions en vain de côtoyer, tombait la cascade et se dressaient les créneaux brisés de la petite tour où j'ai passé des heures si heureuses et si tristes. Il n'y a là de frayé qu'un sentier effroyable où je ne voulus pas laisser Daniella se hasarder. Je m'assurai que, d'en haut comme d'en bas, ma belle cascade fantastique et ma tour sont à peu près impossibles à voir sans se casser le cou. Les formes étranges de ces plateaux, rehaussés de cônes aigus ou tronqués, et les formidables brisures de leurs flancs escarpés attestent les convulsions violentes des âges volcaniques. Sur un de ces plateaux, où un vent frais soufflait avec impétuosité dans sa chevelure, Daniella ramassa pour vous des gentianes d'un bleu veiné de rose et de petites jacinthes sauvages qui sont des plantes adorables de forme et de couleurs, mais dont malheureusement vous n'aurez que les squelettes.