Je crevai, à coups de pioche, la cloison de briques qui fermait l'orifice de la cheminée, et je vis qu'on avait entassé du foin derrière cette maçonnerie encore fraîche. Felipone avait donc pris ses précautions d'avance pour que l'on n'entendit pas, du casino, les cris de la victime.

—Puisqu'il a eu tant de préméditation, dis-je à ma femme, il n'y a pas d'espoir à conserver. S'il l'a tuée, il a eu le sang-froid de l'enterrer quelque part, soit ici, soit ailleurs, dans les souterrains, peut-être dans la glacière par où je suis descendu, et dont il a eu le soin de masquer l'entrée.

Nous examinâmes toutes choses. Le lit où Tartaglia avait couché une nuit, avant celle où il avait arrangé, à la ferme, le mariage du prince, était encore dans le fond de l'hémicycle avec les matelas et les couvertures. Nous nous rappelions que le fermier avait attiré sa femme dans la befana en lui donnant pour prétexte qu'il fallait remporter cette garniture de lit, et le lit n'était pas dégarni. Les échelles qui avaient servi à porter Brumières dans la niche et à l'en faire descendre étaient encore là. J'y montai, je ne retrouvai dans la niche qu'un bouton de manchette, que je reconnus appartenir à Brumières. Il n'y avait aucune trace d'une lutte quelconque.

—N'importe, dit Daniella, j'ai rêvé que je devais venir ici, et je n'en sortirai pas sans une certitude.

Et, toute pâle et frémissante, elle cria par trois fois, de sa vois pleine et accentuée, dans le sourd et morne édifice le nom de Vincenza.

Au troisième appel, un léger frémissement se fit entendre, et nous nous élançâmes vers les décombres d'où le son était parti.

Nous trouvâmes, dans le fond de la partie écroulée, la malheureuse femme assise et idiote. Ses vêtements déchirés, ses cheveux épars collés à son front par le sang coagulé sur son visage, la rendaient méconnaissable et si effrayante, que Daniella, superstitieuse, recula en disant:

—C'est la véritable befana!

La victime était hors d'état de nous répondre. Elle essaya de se lever et retomba. Je l'emportai dans le casino, où nos soins lui rendirent la raison, mais non la force. Elle avait perdu tant de sang, qu'elle était épuisée. Elle avait reçu à la tête un seul coup d'un assommoir quelconque. Elle n'avait rien vu. Elle avait une large blessure près de la tempe, mais elle ne la sentait pas, et demandait seulement si elle avait quelque chose au visage. Elle parut soulagée dès qu'elle sut qu'elle n'était pas défigurée.

Le sang était arrêté; les os du crâne ne me parurent point lésés, il était évident que Felipone avait voulu tuer, qu'il croyait avoir tué, mais que sa main avait manqué de force et qu'il n'avait pas eu le courage de porter un second coup. Cet homme si adroit et si fort n'avait pas pu tuer la femme qu'il aimait. La Vincenza se rappelait avoir lutté, avant d'être emmenée jusqu'au réservoir, où elle pensait qu'il avait voulu la noyer. Puis elle était tombée sous un choc violent et n'avait eu conscience de rien, jusqu'au moment où elle nous avait entendus parler, Daniella et moi, dans la befana. Elle n'avait pas reconnu nos voix; elle ne se rendait encore compte de rien en ce moment-là. Mais, en s'entendant appeler par son nom, et par une voix qui, disait elle, en lui avait pas fait peur, elle était venue à bout, par un effort machinal, de nous répondre.