—Quand vous aurez dormi, la faim viendra. Diable! Voilà un peu de tabac et ma pipe, et ma fiole d'anisette avec une tasse de cuir pour puiser l'eau, qui ne vous manquera pas.

—Non, non. Gardez tout cela; vous en aurez besoin pour retourner, car vous avez encore de la fatigue devant vous.

—Bah! ce n'est rien. Depuis que j'ai vu Masolino salé avec mes chevrotines, je me sens reposé. Je vas seulement boire un coup à votre santé, pour chasser l'envie de faire un somme en m'en retournant.

Il remplit d'eau sa tasse de cuir, y versa quelques gouttes d'eau-de-vie anisée, et me la présenta en disant: Après vous! avec une courtoisie enjouée.

—Oh! mais, s'écria-t-il quand nous fûmes désaltérés, qu'est-ce que je vois là? La Providence est avec vous, mon camarade. Prenez ce qu'elle vous envoie. C'est mauvais, mais ça nourrit, et me voilà tranquille sur votre compte.

En parlant ainsi, il ramassait dans le flot de la cascade un petit sac de toile grossière accroché à une pointe de rocher.

LXII

Ce sac contenait quelques livres de graine de lupin. C'est une semence coriace et d'une amertume impossible, qui fait le fond de la culture de certaines régions de la Campagne de Rome, et le fond de la nourriture des pauvres. La plante est belle et la graine abondante. Pour la rendre comestible, on lui retire son amertume en la plaçant dans une eau courante où elle reste au moins huit jours, après l'avoir fait cuire à moitié pour soulever l'épaisse pellicule; on la recuit encore et on la mange croquante. Beaucoup d'ouvriers et de paysans ne connaissent pas d'autre régal.

—Ce sac vient de là-haut, dit le fermier en montrant la cime du rocher. Quelque pauvre diable du village aura mal assujetti les pierres en le mettant tremper dans la source, et l'eau l'a emporté. Prenez-le sans scrupule, il eût été perdu. Voyons s'il a trempé assez longtemps!

Il goûta la graine et fit la grimace.