—J'ai cru que Votre Seigneurie me parlait,» répondis-je avec la même tranquillité, et je me remis à l'ouvrage. Elle resta debout au milieu de la chambre, comme pétrifiée d'étonnement devant tant d'audace, ou comme frappée d'une incertitude subite sur mon identité avec le personnage qu'elle avait cru reconnaître. Enfin, elle s'impatienta et me demanda presque grossièrement si j'avais bientôt fini.

«Oh! mon Dieu, non! signora, lui répondis-je, car voici une corde cassée.» En même temps, je tournai brusquement la clef sur la cheville que je serrais, et je fis sauter la corde. «Il me semble, reprit-elle, que ce piano vous donne beaucoup de peine.—Beaucoup, repris-je, toutes les cordes cassent.» Et j'en fis sauter une seconde. «C'est comme un fait exprès, s'écria-t-elle.—Oui, en vérité, repris-je encore, c'est un fait exprès.» Le cousin entra dans cet instant, et, pour le saluer, je fis sauter une troisième corde. C'était une des dernières basses; elle fit une détonation épouvantable. Le cousin, qui ne s'y attendait point, fit un pas en arrière, et la signora partit d'un éclat de rire. Ce rire me parut étrange. Il n'allait ni à sa figure, ni à son maintien; il avait quelque chose d'âpre et de saccadé, qui déconcerta le cousin, si bien que j'en eus presque pitié. «Je crains bien, dit la signora lorsque la fin de cette crise nerveuse lui permit de parler, que nous ne puissions pas faire de musique ce soir. Ce pauvre vieux cembalo est ensorcelé, toutes les cordes cassent. C'est un fait surnaturel, je vous assure, Hector; il suffit de les regarder pour qu'elles se tordent et se brisent avec un bruit affreux.» Puis elle recommença à rire aux éclats sans que sa figure en reçût le moindre enjouement. Le cousin se mit à rire par obéissance, et fut tout à coup interrompu par ces mots de la signora: «Mon Dieu! mon cousin, ne riez donc pas; vous n'en avez pas la moindre envie.»

Le cousin me parut très-habitué à être raillé et tourmenté. Mais il fut blessé sans doute que la chose se passât devant moi; car il dit d'un ton fâché: «Et pourquoi donc, cousine, n'aurais-je pas envie de rire aussi bien que vous?—Parce que je vous dis que cela n'est pas, répondit la signora. Mais, dites-moi donc, Hector, ajouta-t-elle sans se soucier de la bizarrerie de la transition, avez-vous été à San-Carlo cette année?—Non, ma cousine.—En ce cas, vous n'avez pas entendu le fameux Lélio?»

Elle prononça ces derniers mots avec emphase; mais elle n'eut pas l'impudence de me regarder tout de suite après, et j'eus le temps de réprimer le tressaillement que me causa ce coup de pierre au beau milieu du visage.

«Je ne l'ai ni entendu, ni vu, dit le naïf cousin, mais j'en ai beaucoup ouï parler. C'est un grand artiste, à ce qu'on assure.

—Très-grand, repartit la Grimani, plus grand que vous de toute la tête. Tenez! il est de la taille de monsieur… Le connaissez-vous, Monsieur? ajouta-t-elle en se tournant vers moi.—Je le connais beaucoup, signora, répondis-je d'un ton acerbe; c'est un très-beau garçon, un très-grand comédien, un admirable chanteur, un causeur très-spirituel, un aventurier hardi et facétieux, et de plus intrépide duelliste, ce qui ne gâte rien.»

La signora regarda son cousin, et me regarda ensuite d'un air insouciant comme pour me dire: «Peu m'importe.» Puis elle éclata de nouveau d'un rire inextinguible, qui n'avait rien de naturel et qui ne se communiqua ni au cousin ni à moi. Je me remis à poursuivre la dominante sur le clavier, et le signor Ettore piétina avec impatience, et fit crier ses bottes neuves sur le parquet, comme un homme fort mécontent de la conversation qui s'établissait si cavalièrement entre un ouvrier de mon espèce et sa noble fiancée.

«Ah çà! mon cousin, n'allez pas croire ce que monsieur vous dit de Lélio, reprit brusquement la signora en interrompant son rire convulsif. Quant à la grande beauté du personnage, je n'y saurais contredire: car je ne l'ai pas regardé; et d'ailleurs, sous le fard, sous les faux cheveux et les fausses moustaches, un acteur peut toujours sembler jeune et beau. Mais quant à être un admirable chanteur et un bon comédien, je le nie. Il chante faux d'abord, et ensuite il joue détestablement. Sa déclamation est emphatique, son geste vulgaire, l'expression de ses traits guindée. Quand il pleure, il grimace; quand il menace, il hurle; quand il est majestueux, il est ennuyeux; et, dans ses meilleurs moments, c'est-à-dire lorsqu'il se tient coi et ne dit mot, on peut lui appliquer le refrain de la chanson:

Brutto è quanto stupido.

Je suis fâchée de n'être pas de l'avis de monsieur; mais je suis de l'avis du public, moi! Ce n'est pas ma faute si Lélio n'a pas eu le moindre succès à San-Carlo, et je ne vous conseille pas, mon cousin, de faire le voyage de Naples pour le voir.»