—Mais qu'avez-vous donc aujourd'hui, signora Checchina, pour me dire des choses si désobligeantes?
—Lélio, ne rions plus, dit-elle en posant sa main sur la mienne avec amitié. Je te connais mieux que tu ne te connais toi-même. Tu es sérieusement amoureux, et tu vas souffrir…
—Allons! allons, Checca, sur tes vieux jours tu te retireras à Malamocco, et tu y diras la bonne ou la mauvaise aventure aux bateliers des lagunes; en attendant, laisse-moi, belle sorcière, affronter la mienne sans lâches pressentiments.
—Non! non! Je ne me tairai pas que je n'aie tiré ton horoscope. S'il s'agissait d'une femme faite pour toi, je ne voudrais pas t'inquiéter; mais une noble, une femme du monde, marquise ou bourgeoise, il m'importe, je leur en veux! Quand je vois cet imbécile de Nasi me négliger pour une créature qui ne me va pas, je parie, au genou, je me dis que tous les hommes sont vains et sots. Ainsi, je te prédis que tu ne seras point aimé, parce qu'une femme du monde ne peut pas aimer un comédien; et, si par hasard tu es aimé, tu n'en seras que plus misérable; car tu seras humilié.
—Humilié! Checchina, qu'est-ce que vous dites donc là?
—A quoi connaît-on l'amour, Lélio? au plaisir qu'on donne ou à celui qu'on éprouve?…
—Pardieu! à l'un et à l'autre! Où veux-tu en venir?
—N'en est-il pas du dévouement comme du plaisir? Ne faut-il pas qu'il soit réciproque?
—Sans doute; après?
—Quel dévouement espères-tu rencontrer chez ta maîtresse? quelques nuits de plaisir? Tu sembles embarrassé de répondre.