—Et le seigneur Hector dira bien qu'il ne vous a pas accompagnée à la messe, dis-je à mon tour.
—Oh! pour celui-là, je vous réponds qu'il dira tout ce que je voudrai; au besoin, je lui persuaderai à lui-même qu'il était à la messe tandis qu'il se figurait être à la chasse.
—Mais les domestiques, signora? Le valet de pied a regardé M. Lélio avec un air singulier, et tout d'un coup il a reculé de surprise, comme s'il eût reconnu l'accordeur de pianos.
—Eh bien! tu leur diras que j'ai rencontré cet homme-là dans l'église, et que je lui ai dit bonjour; qu'il m'a dit avoir une course à faire dans nos environs, et que, comme je suis très-bonne, j'ai voulu lui épargner la peine d'y aller à pied. Nous allons le déposer devant la première maison de campagne que nous trouverons sur la route. Et tu ajouteras que je suis bien étourdie, que ma tante a bien sujet de gronder; mais que je suis une excellente personne, quoique un peu folle, et que c'est bien affligeant de me voir toujours réprimandée. Comme ils m'aiment et que je leur ferai à chacun un petit cadeau, ils ne diront rien du tout. En voilà bien assez; n'avez-vous pas autre chose à me dire tous deux que des condoléances sur un fait accompli? Seigneur Lélio, comment trouvez-vous cette triste ville de Florence? Tous ces vieux palais noirs ferrés jusqu'aux dents n'ont-ils pas l'air de prisons?»
J'essayai de soutenir la conversation d'un air dégagé; mais je n'étais rien moins que content. Je ne me sentais aucun goût pour des aventures où tout le risque était pour la femme et tout le tort de mon côté. Il me semblait que j'étais lestement traité, puisqu'on s'exposait pour moi à des dangers et à des malheurs qu'on ne me permettait pas de combattre ou de conjurer.
Je retombai malgré moi dans un silence pénible. La signora, ayant fait de vains efforts pour le vaincre, se tut aussi. La figure de Lila restait consternée. Nous étions sortis de la ville; deux fois je fis remarquer que le lieu me semblait favorable pour arrêter le cocher et me déposer sur la route. Deux fois la signora s'y opposa d'un ton impérieux, disant que c'était trop près de la ville, et qu'on courait encore risque de rencontrer quelque figure de connaissance.
Depuis un quart d'heure nous ne disions plus un mot; cette situation devenait horriblement désagréable. J'étais mécontent de la signora, qui m'avait engagé sans mon consentement dans une aventure où je ne pouvais marcher à ma guise. J'étais encore plus mécontent de moi-même pour m'être laissé entraîner à des enfantillages dont toute la honte devait retomber sur moi; car, aux yeux des hommes les moins scrupuleux, corrompre ou compromettre une fille de quinze ans doit toujours être considéré comme une lâche et mauvaise action. J'allais décidément arrêter le cocher pour descendre, lorsqu'en me retournant vers mes compagnes de voyage je vis le visage de la signora inondé de larmes silencieuses. Je fis une exclamation de surprise, et, par un mouvement irrésistible, je pris sa main; mais elle me la retira brusquement, et, se jetant au cou de Lila qui pleurait aussi, elle cacha, en sanglotant, sa tête dans le sein de sa fidèle soubrette.
«Au nom du ciel! qu'avez-vous à pleurer d'une manière si déchirante, ma chère signora? m'écriai-je en me laissant glisser presque à ses genoux. Si vous ne voulez pas me voir partir désespéré, dites-moi si cette malheureuse aventure est la cause de vos larmes, et si je puis détourner de vous les malheurs que vous redoutez.»
Elle releva sa tête penchée sur l'épaule de Lila, et me regardant avec une sorte d'indignation:
«Vous me croyez donc bien lâche! me dit-elle.