«Tant mieux! tant mieux! me dit-elle; car, si vous ne m'aimiez pas, vous seriez bien ingrat, et je serais bien malheureuse.»
Et, comme je restais moi-même étonné de ces paroles:
«O Lélio! s'écria-t-elle, ô Lélio! je vous aime depuis le soir où je vous vis à Naples pour la première fois, jouant Roméo, où je vous regardais de cet air froid et dédaigneux qui vous épouvantait si fort. Ah! vous étiez bien éloquent dans vos chants et bien passionné ce soir-là. La lune vous éclairait comme à présent, mais moins belle, et Juliette était vêtue de blanc, comme moi. Et pourtant vous ne me dites rien, Lélio!»
Cette étrange fille exerçait sur moi une fascination perpétuelle qui m'entraînait toujours et partout au gré de sa mobile fantaisie. Tant qu'elle était loin de moi, ma pensée échappait à son empire, et j'analysais librement ses actions et ses paroles; mais une fois près d'elle, j'arrivais à mon insu à n'avoir bientôt plus d'autre volonté que la sienne. Cet élan de tendresse réveilla mon ardeur assoupie. Tous mes beaux projets de sagesse s'en allèrent en fumée, et je ne trouvai plus sur mes lèvres que des paroles d'amour. A chaque instant, il est vrai, je me sentais saisi de remords; mais j'avais beau faire, tous mes conseils paternels finissaient en paroles amoureuses. Une fatalité bizarre, ou plutôt cette lâcheté du coeur humain qui vous fait toujours céder à l'entraînement des délices présentes, me poussait toujours à dire le contraire de ce que me dictait ma conscience. Je me donnais à moi-même les meilleures raisons du monde pour me prouver que je n'avais pas tort: c'eût été une cruauté inutile de parler à cette enfant un langage qui eût déchiré son coeur; il serait toujours temps de l'éclairer sur la vérité, et mille autres choses pareilles. Une circonstance qui semblait devoir diminuer le péril contribuait encore à l'augmenter: c'était la présence de Lila. Si elle n'eût pas été là, mon honnêteté naturelle m'eût fait veiller sur moi avec d'autant plus de soin que tout m'eût été possible dans un moment d'emportement, et je n'eusse probablement pas avancé d'un pas de peur d'aller trop loin. Mais, sûr de n'avoir rien à craindre de mes sens, je m'inquiétai bien moins de la liberté de mes paroles. Aussi ne fus-je pas longtemps sans arriver au ton de la passion la plus ardente, quoique la plus pure; et, poussé par un mouvement irrésistible, je saisis une mèche des cheveux flottants de la jeune fille, et la baisai à deux reprises.
Je sentis alors qu'il était temps de m'en aller, et je m'éloignai rapidement de la signora en lui disant: «A demain.»
Pendant toute cette scène, j'avais peu à peu oublié le passé, et je n'avais pas un seul instant songé à l'avenir. La voix de Lila, qui me reconduisait, me tira de mon extase.
«O monsieur Lélio! me dit-elle, vous ne m'avez pas tenu parole. Vous n'avez été ce soir ni le père ni l'ami de ma maîtresse.
—C'est vrai, lui répondis-je assez tristement; c'est vrai, j'ai eu tort. Mais sois tranquille, mon enfant; demain je réparerai tout.»
Le lendemain vint et fut pareil, et l'autre lendemain encore. Seulement je me sentis chaque jour plus fortement épris; et ce qui n'était au premier rendez-vous qu'une velléité d'amour était déjà devenu au troisième une véritable passion. L'air désolé de Lila me l'eût bien fait voir si je ne m'en fusse moi-même aperçu le premier. Tout le long du chemin je rêvais à l'avenir de cet amour, et je rentrais à la maison triste et pâle. Checca ne fut pas longtemps à voir de quoi il s'agissait.
«Povero, me dit-elle, je t'avais bien dit que tu pleurerais bientôt.»