—Mère Guillette, dit le vieux laboureur, s’il ne fallait que cinquante francs pour vous consoler de vos peines et vous dispenser d’envoyer votre enfant au loin, vrai, je vous les ferais trouver, quoique cinquante francs pour des gens comme nous ça commence à peser. Mais en toutes choses il faut consulter la raison autant que l’amitié. Pour être sauvée de la misère de cet hiver, vous ne le serez pas de la misère à venir, et plus votre fille tardera à prendre un parti, plus elle et vous aurez de peine à vous quitter La petite Marie se fait grande et forte, et elle n’a pas de quoi s’occuper chez vous. Elle pourrait y prendre l’habitude de la fainéantise…
—Oh! pour cela, je ne le crains pas, dit la Guillette. Marie est courageuse autant que fille riche et à la tête d’un gros travail puisse l’être. Elle ne reste pas un instant les bras croisés, et quand nous n’avons pas d’ouvrage elle nettoie et frotte nos pauvres meubles qu’elle rend clairs comme des miroirs. C’est une enfant qui vaut son pesant d’or, et j’aurais bien mieux aimé qu’elle entrât chez vous comme bergère que d’aller si loin chez des gens que je ne connais pas. Vous l’auriez prise à la Saint-Jean, si nous avions su nous décider; mais à présent vous avez loué tout votre monde, et ce n’est qu’à la Saint-Jean de l’autre année que nous pourrons y songer.
—Eh! j’y consens de tout mon cœur, Guillette! Cela me fera plaisir. Mais en attendant, elle fera bien d’apprendre un état et de s’habituer à servir les autres.
—Oui, sans doute; le sort en est jeté. Le fermier des Ormeaux l’a fait demander ce matin; nous avons dit oui, et il faut qu’elle parte. Mais la pauvre enfant ne sait pas le chemin, et je n’aimerais pas à l’envoyer si loin toute seule. Puisque votre gendre va à Fourche demain, il peut bien l’emmener. Il paraît que c’est tout à côté du domaine où elle va, à ce qu’on m’a dit; car je n’ai jamais fait ce voyage-là.
—C’est tout à côté, et mon gendre la conduira. Cela se doit; il pourra même la prendre en croupe sur la jument, ce qui ménagera ses souliers. Le voilà qui rentre pour souper. Dis- moi, Germain, la petite Marie à la mère Guillette s’en va bergère aux Ormeaux. Tu la conduiras sur ton cheval, n’est-ce pas?
—C’est bien, répondit Germain qui était soucieux, mais toujours disposé à rendre service à son prochain.
Dans notre monde à nous, pareille chose ne viendrait pas à la pensée d’une mère, de confier une fille de seize ans à un homme de vingt-huit; car Germain n’avait réellement que vingt- huit ans; et quoique, selon les idées de son pays, il passât pour vieux au point de vue du mariage, il était encore le plus bel homme de l’endroit. Le travail ne l’avait pas creusé et flétri comme la plupart des paysans qui ont dix années de labourage sur la tête. Il était de force à labourer encore dix ans sans paraître vieux, et il eût fallu que le préjugé de l’âge fût bien fort sur l’esprit d’une jeune fille pour l’empêcher de voir que Germain avait le teint frais, l’œil vif et bleu comme le ciel de mai, la bouche rose, des dents superbes, le corps élégant et souple comme celui d’un jeune cheval qui n’a pas encore quitté le pré.
Mais la chasteté des mœurs est une tradition sacrée dans certaines campagnes éloignées du mouvement corrompu des grandes villes, et, entre toutes les familles de Belair, la famille de Maurice était réputée honnête et servant la vérité. Germain s’en allait chercher femme; Marie était une enfant trop jeune et trop pauvre pour qu’il y songeât dans cette vue, et, à moins d’être un sans cœur et un mauvais homme, il était impossible qu’il eût une coupable pensée auprès d’elle. Le père Maurice ne fut donc nullement inquiet de lui voir prendre en croupe cette jolie fille; la Guillette eût cru lui faire injure si elle lui eût recommandé de la respecter comme sa sœur; Marie monta sur la jument en pleurant, après avoir vingt fois embrassé sa mère et ses jeunes amies. Germain, qui était triste pour son compte, compatissait d’autant plus à son chagrin, et s’en alla d’un air sérieux, tandis que les gens du voisinage disaient adieu de la main à la pauvre Marie sans songer à mal.