C’était en hiver, aux environs du carnaval, époque de l’année où il est séant et convenable chez nous de faire les noces. Dans l’été on n’a guère le temps, et les travaux d’une ferme ne peuvent souffrir trois jours de retard, sans parler des jours complémentaires affectés à la digestion plus ou moins laborieuse de l’ivresse morale et physique que laisse une fête. —J’étais assis sous le vaste manteau d’une antique cheminée de cuisine, lorsque des coups de pistolet, des hurlements de chiens, et les sons aigus de la cornemuse m’annoncèrent l’approche des fiancés. Bientôt le père et la mère Maurice, Germain et la petite Marie, suivis de Jacques et de sa femme, des principaux parents respectifs et des parrains et marraines des fiancés, firent leur entrée dans la cour.

La petite Marie n’ayant pas encore reçu les cadeaux de noces, appelés livrées, était vêtue de ce qu’elle avait de mieux dans ses hardes modestes: une robe de gros drap sombre, un fichu blanc à grands ramages de couleurs voyantes, un tablier d’incarnat, indienne rouge fort à la mode alors et dédaignée aujourd’hui, une coiffe de mousseline très blanche, et dans cette forme heureusement conservée, qui rappelle la coiffure d’Anne Boleyn et d’Agnès Sorel. Elle était fraîche et souriante, point orgueilleuse du tout, quoiqu’il y eût bien de quoi. Germain était grave et attendri auprès d’elle, comme le jeune Jacob saluant Rachel aux citernes de Laban. Toute autre fille eût pris un air d’importance et une tenue de triomphe; car, dans tous les rangs, c’est quelque chose que d’être épousée pour ses beaux yeux. Mais les yeux de la jeune fille étaient humides et brillants d’amour; on voyait bien qu’elle était profondément éprise, et qu’elle n’avait point le loisir de s’occuper de l’opinion des autres. Son petit air résolu ne l’avait point abandonnée; mais c’était toute franchise et tout bon vouloir chez elle; rien d’impertinent dans son succès, rien de personnel dans le sentiment de sa force. Je ne vis oncques si gentille fiancée, lorsqu’elle répondait nettement à ses jeunes amies qui lui demandaient si elle était contente:

—Dame! bien sûr! je ne me plains pas du bon Dieu.

Le père Maurice porta la parole; il venait faire les compliments et invitations d’usage. Il attacha d’abord au manteau de la cheminée une branche de laurier ornée de rubans; ceci s’appelle l’exploit, c’est-à-dire la lettre de faire part; puis il distribua à chacun des invités une petite croix faite d’un bout de ruban bleu traversé d’un autre bout de ruban rose; le rose pour la fiancée, le bleu pour l’épouseur; et les invités des deux sexes durent garder ce signe pour en orner les uns leur cornette, les autres leur boutonnière le jour de la noce. C’est la lettre d’admission, la carte d’entrée.

Alors le père Maurice prononça son compliment. Il invitait le maître de la maison et toute sa compagnie, c’est-à-dire tous ses enfants, tous ses parents, tous ses amis et tous ses serviteurs, à la bénédiction, au festin, à la divertissance, à la dansière et à tout ce qui en suit. Il ne manqua pas de dire: —Je viens vous faire l’honneur de vous semondre. Locution très juste, bien qu’elle nous paraisse un contresens, puisqu’elle exprime l’idée de rendre les honneurs à ceux qu’on en juge dignes.

Malgré la libéralité de l’invitation portée ainsi de maison en maison dans toute la paroisse, la politesse, qui est grandement discrète chez les paysans, veut que deux personnes seulement de chaque famille en profitent, un chef de famille sur le ménage, un de leurs enfants sur le nombre.

Ces invitations faites, les fiancés et leurs parents allèrent dîner ensemble à la métairie.

La petite Marie garda ses trois moutons sur le communal, et
Germain travailla la terre comme si de rien n’était.

La veille du jour marqué pour le mariage, vers deux heures de l’après-midi, la musique arriva, c’est-à-dire le cornemuseux et le vielleux, avec leurs instruments ornés de longs rubans flottants, et jouant une marche de circonstance, sur un rythme un peu lent pour des pieds qui ne seraient pas indigènes, mais parfaitement combiné avec la nature du terrain gras et des chemins ondulés de la contrée. Des coups de pistolet, tirés par les jeunes gens et les enfants, annoncèrent le commencement de la noce. On se réunit peu à peu, et l’on dansa sur la pelouse devant la maison pour se mettre en train. Quand la nuit fut venue, on commença d’étranges préparatifs, on se sépara en deux bandes, et quand la nuit fut close, on procéda à la cérémonie des livrées.

Ceci se passait au logis de la fiancée, la chaumière à la Guillette. La Guillette prit avec elle sa fille, une douzaine de jeunes et jolies pastoures, amies et parentes de sa fille, deux ou trois respectables matrones, voisines fortes en bec, promptes à la réplique et gardiennes rigides des anciens us. Puis elle choisit une douzaine de vigoureux champions, ses parents et amis; enfin le vieux chanvreur de la paroisse, homme disert et beau parleur s’il en fut.