Suivaient les indications de lieu.
Je reçus ce billet à quatre heures. Toute cette négociation s'était passée dans l'espace d'un jour. J'avais employé cette journée à parcourir mes appartements comme une personne privée de raison; j'avais la fièvre. Cette rapidité d'événements et de décisions, contraires à cinq ans de résolutions, m'emportait comme un rêve; et quand j'eus pris le dernier parti, quand je vis que je m'étais engagée et qu'il n'était plus temps de reculer, je tombai accablée sur mon ottomane, ne respirant plus et voyant ma chambre tourner sous mes pieds.
Je fus sérieusement incommodée; il fallut envoyer chercher un chirurgien qui me saigna. Je défendis à mes gens de dire un mot à qui que ce fût de mon indisposition; je craignais les importunités des donneurs de conseils, et je ne voulais pas qu'on m'empêchât de sortir le soir. En attendant l'heure, je me jetai sur mon lit et je défendis ma porte même à M. de Larrieux.
La saignée m'avait physiquement soulagée en m'affaiblissant. Je tombai dans un grand accablement d'esprit; toutes mes illusions s'envolèrent avec l'excitation de la fièvre. Je retrouvai la raison et la mémoire; je me rappelai la terrible déception du café, la misérable allure de Lélio; je m'apprêtai à rougir de ma folie, à tomber du faîte de mes chimères dans une plate et ignoble réalité. Je ne pouvais plus comprendre comment je m'étais décidée à troquer cette héroïque et romanesque tendresse contre le dégoût qui m'attendait et la honte qui empoisonnerait tous mes souvenirs. J'eus alors un mortel regret de ce que j'avais fait; je pleurai mes enchantements, ma vie d'amour, et l'avenir de satisfaction pure et intime que j'allais renverser. Je pleurai surtout Lélio, qu'en le voyant j'allais perdre à jamais, que j'avais eu tant de bonheur à aimer pendant cinq ans, et que je ne pourrais plus aimer dans quelques heures.
Dans mon chagrin je me tordis les bras avec force; ma saignée se rouvrit, le sang coula avec abondance; je n'eus que le temps de sonner ma femme de chambre qui me trouva évanouie dans mon lit. Un profond et lourd sommeil, contre lequel je luttai vainement, s'empara de moi. Je ne rêvai point, je ne souffris point, je fus comme morte pendant quelques heures. Quand j'ouvris les yeux ma chambre était sombre, mon hôtel silencieux; ma suivante dormait sur une chaise au pied de mon lit. Je restai quelque temps dans un état d'engourdissement et de faiblesse qui ne me permettait pas un souvenir, pas une pensée. Tout d'un coup la mémoire me revient; je me demande si l'heure et le jour du rendez-vous sont passés, si j'ai dormi une heure ou un siècle, s'il fait jour ou nuit, si mon manque de parole n'a pas tué Lélio, s'il est temps encore. J'essaie de me lever, mes forces s'y refusent; je lutte quelques instants comme dans le cauchemar. Enfin je rassemble toute ma volonté, je l'appelle au secours de mes membres accablés. Je m'élance sur le parquet; j'entr'ouvre mes rideaux; je vois briller la lune sur les arbres de mon jardin; je cours à la pendule, elle marque dix heures. Je saute sur ma femme de chambre, je la secoue, je l'éveille en sursaut: «Quinette, quel jour sommes-nous?» Elle quitte sa chaise en criant et veut fuir, car elle me croit dans le délire; je la retiens, je la rassure; j'apprends que j'ai dormi trois heures seulement. Je remercie Dieu. Je demande un fiacre; Quinette me regarde avec stupeur. Enfin elle se convainc que j'ai toute ma tête; elle transmet mon ordre et s'apprête à m'habiller.
Je me fis donner le plus simple et le plus chaste de mes habits; je ne plaçai dans mes cheveux aucun ornement; je refusai de mettre du rouge. Je voulais avant tout inspirer à Lélio l'estime et le respect, qui m'étaient plus précieux que son amour. Cependant j'eus un sentiment de plaisir lorsque Quinette, étonnée de tout ce qui me passait par l'esprit, me dit, en me regardant de la tête aux pieds: «En vérité, Madame, je ne sais pas comment vous faites; vous n'avez qu'une simple robe blanche sans queue et sans panier; vous êtes malade et pâle comme la mort; vous n'avez pas seulement voulu mettre une mouche; eh bien! je veux mourir si je vous ai jamais vue aussi belle que ce soir. Je plains les hommes qui vous regarderont!
—Tu me crois donc bien sage, ma pauvre Quinette?
—Hélas! madame la marquise, je demande tous les jour au ciel de le devenir comme vous; mais jusqu'ici...
—Allons, ingénue, donne-moi mon mantelet et mon manchon.
A minuit j'étais à la maison de la rue de Valois. J'étais soigneusement voilée. Une espèce de valet de chambre vint me recevoir; c'était le seul hôte visible de cette mystérieuse demeure. Il me conduisit à travers les détours d'un sombre jardin jusqu'à un pavillon enseveli dans l'ombre et le silence. Après avoir déposé dans le vestibule sa lanterne de soie verte, il m'ouvrit la porte d'un appartement obscur et profond, me montra d'un geste respectueux et d'un air impassible le rayon de lumière qui arrivait du fond de l'enfilade, et me dit à voix basse, comme s'il eût craint d'éveiller les échos endormis: «Madame est seule, personne n'est encore arrivé. Madame trouvera dans le salon d'été une sonnette à laquelle je répondrai si elle a besoin de quelque chose.» Et il disparut comme par enchantement, en refermant la porte sur moi.