Mais toutes ces révolutions nerveuses que j'avais éprouvées dans le cours d'une si orageuse journée me faisaient rapidement passer d'une disposition à une autre. Ce rapide éclair d'une nouvelle existence avait pâli; mon sang était redevenu calme; les délicatesses du véritable amour reprirent le dessus.
«Écoutez, Lélio, lui dis-je, ce n'est point le mépris qui m'arrache à vos transports. Il se peut faire que j'aie toutes les susceptibilités qu'on nous inculque dès l'enfance, et qui deviennent pour nous comme une seconde nature; mais ce n'est pas ici que je pourrais m'en souvenir, puisque ma nature elle-même vient d'être transformée en une autre qui m'était inconnue. Si vous m'aimez, aidez-moi à vous résister. Laissez-moi emporter d'ici la satisfaction délicieuse de ne vous avoir aimé qu'avec le coeur. Peut-être, si je n'avais appartenu à personne, me donnerais-je à vous avec joie; mais sachez que Larrieux m'a profanée; sachez qu'entraînée par l'horrible nécessité de faire comme tout le monde, j'ai subi les caresses d'un homme que je n'ai jamais aimé; sachez que le dégoût que j'en ai ressenti a éteint chez moi l'imagination au point que je vous haïrais peut-être à présent si j'avais succombé tout à l'heure. Ah! ne faisons point ce terrible essai! restez pur dans mon coeur et dans ma mémoire. Séparons-nous pour jamais, et emportons d'ici tout un avenir de pensées riantes et de souvenirs adorés. Je jure, Lélio, que je vous aimerai jusqu'à la mort. Je sens que les glaces de l'âge n'éteindront pas cette flamme ardente. Je jure aussi de n'être jamais à un autre homme après vous avoir résisté. Cet effort ne me sera pas difficile, et vous pouvez me croire.»
Lélio se prosterna devant moi; il ne m'implora point, il ne me fit point de reproches; il me dit qu'il n'avait pas espéré tout le bonheur que je lui avais donné, et qu'il n'avait pas le droit d'en exiger davantage. Cependant, en recevant ses adieux, son abattement et l'émotion de sa voix m'effrayèrent. Je lui demandai s'il ne penserait pas à moi avec bonheur, si les extases de cette nuit ne répandraient pas leurs charmes sur tous ses jours, si ses peines passées et futures n'en seraient pas adoucies chaque fois qu'il l'invoquerait. Il se ranima pour jurer et promettre tout ce que je voulus. Il tomba de nouveau à mes pieds, et baisa ma robe avec emportement. Je sentis que je chancelais; je lui fis un signe, et il s'éloigna. La voiture que j'avais fait demander arriva. L'intendant automate de ce séjour clandestin frappa trois coups en dehors pour m'avertir. Lélio se jeta devant la porte avec désespoir; il avait l'air d'un spectre. Je le repoussai doucement, et il céda. Alors je franchis la porte, et, comme il voulait me suivre, je lui montrai une chaise au milieu du salon, au dessous de la statue d'Isis. Il s'y assit. Un sourire passionné erra sur ses lèvres, ses yeux firent jaillir un dernier éclair de reconnaissance et d'amour. Il était encore beau, encore jeune, encore grand d'Espagne. Au bout de quelques pas, et au moment de le perdre pour jamais, je me retournai et jetai sur lui un dernier regard. Le désespoir l'avait brisé. Il était redevenu vieux, décomposé, effrayant. Son corps semblait paralysé. Sa lèvre contractée essayait un sourire égaré. Son oeil était vitreux et terne: ce n'était plus que Lélio, l'ombre d'un amant et d'un prince.»
La marquise fit une pause; puis, avec un sourire sombre et en se décomposant elle-même comme une ruine qui s'écroule, elle reprit: «Depuis ce moment je n'ai pas entendu parler de lui.»
La marquise fit une nouvelle pause plus longue que la première; mais avec cette terrible force d'âme que donnent l'effet des longues années, l'amour obstiné de la vie ou l'espoir prochain de la mort, elle redevint gaie, et me dit en souriant: «Eh-bien! croirez-vous désormais à la vertu du dix-huitième siècle?
—Madame, lui répondis-je, je n'ai point envie d'en douter; cependant, si j'étais moins attendri, je vous dirais peut-être que vous fûtes très-bien avisée de vous faire saigner ce jour-là.
—Misérables hommes! dit la marquise, vous ne comprenez rien à l'histoire du coeur.»
GEORGE SAND.
FIN DE LA MARQUISE.