Dès la pointe du jour, me sentant très-dispos quand même, je courus voir le pays avec Léon. C'était un décor admirable, une oasis de verdure dans un cadre d'escarpements grandioses couronnés par des cimes encore couvertes de neige. A une brèche de forme particulière, je reconnus ou crus reconnaître la dentelure d'alpes roses que nous avions eu le loisir d'admirer dans cette direction durant notre captivité sur l'écueil.
La vallée que dominait le manoir n'avait pas deux kilomètres d'étendue, c'était une longue prairie que nous franchîmes rapidement pour voir au delà. Ce bel herbage bordé d'amandiers en fleur semblait fermé par une muraille calcaire à pic; mais nous avions remarqué dans notre voyage, la veille, que les innombrables vallons enfermés dans le réseau bizarre de ces alpes communiquaient entre eux par des brèches étroites, et un peu d'escalade nous permit de pénétrer dans une autre vallée plus vaste que la première et bien cultivée, qui faisait la meilleure partie des domaines du prince. Un ravissant petit lac y recevait les eaux sortant d'une grotte et ne les rendait pas à la surface. Léon m'expliqua que c'était un ponor, c'est-à-dire un de ces nombreux ruisseaux et fleuves souterrains qui montrent et cachent de place en place leur cours mystérieux dans ce pays peu accessible, dont la géographie n'existe pas encore.
Cette eau faisait la richesse du prince Klémenti, car c'est la sécheresse qui est le fléau de ces contrées en même temps que la garantie de leur indépendance. Il y existe, m'a-t-on dit, des espaces considérables, de véritables saharas, où, faute d'eau, les troupes ennemies ne peuvent faire campagne.
En rentrant de notre promenade, nous trouvâmes nos actrices faisant une razzia de soupières et de baquets dans les cuisines. On n'avait pas soupçonné que des chrétiens eussent besoin de faire des ablutions, et les cuvettes et autres vaisseaux de toilette de faïence anglaise qui décoraient l'office servaient à contenir des pâtés de gibier.
De son côté, Bellamare réclamait au moine cuisinier un déjeuner plus solide que le souper de la veille. Celui-ci s'excusa avec une politesse obséquieuse, disant que le repas serait pour midi, et qu'il n'avait pas d'ordre pour le devancer. On prit encore patience et beaucoup de café. Le frère Ischirion, ce cuisinier barbu, en robe noire et en bonnet de juge, avait bien autre chose à faire que d'écouter nos plaintes. C'était une sorte de maître Jacques qui, en ce moment, fourbissait des armes et des mors de chevaux. Comme il parlait italien, il nous apprit que le prince était parti de grand matin pour organiser la revue de son armée, qui devait avoir lieu sur la pelouse à dix heures. Il ajouta que probablement Son Altesse avait à cœur d'offrir ce divertissement à Nos illustrissimes Seigneuries. Libre à nous de le croire, mais en réalité le prince avait de plus sérieuses préoccupations.
Nos actrices, averties de la solennité qui se préparait, s'habillèrent du mieux qu'elles purent. Leurs toilettes de ville avaient bien éprouvé quelques avaries sérieuses sur le scoglio maledetto; mais, avec le goût et l'adresse des Françaises et des artistes, elles réparèrent lestement le dommage, et purent se montrer dans une tenue qui nous faisait honneur. Elles nous rendirent le service de recoudre bien des boutons absents à nos habits et de repasser plus d'un col de chemise outrageusement déformé. Enfin, à dix heures, nous étions assez présentables, et, après s'être fait annoncer, le prince nous apparut dans tout l'éclat de son costume de guerre, les jambières blanches rehaussées de galons rouges et or d'un travail merveilleux, la fustanelle d'un blanc de neige sur des grègues de cachemire écarlate, le dolman de drap rouge chamarré de boutons et de passementeries étincelantes avec des manches de soie brodées d'or et d'argent, la toque d'astrakan et de velours surmontée d'une aigrette retenue par une agrafe de pierreries, la ceinture tout en or, remplie d'un arsenal d'yatagans et de pistolets qui s'allongeaient en têtes d'oiseaux et de serpents. Il était si beau, si beau, qu'il avait l'air de sortir de la boîte enchantée de quelque génie des Mille et une Nuits. Il nous conduisit sur la plate-forme de la tour d'entrée, et c'est là que les têtes coupées, auxquelles nos femmes n'avaient pas encore fait attention, les frappèrent d'horreur et de dégoût. Impéria, à qui le prince avait offert son bras et qui s'avançait la première, étouffa un cri, et, quittant son guide avec précipitation, s'élança sur l'escalier en spirale en disant à ses compagnes, qui la suivaient:
—Pas là! n'allez pas là, c'est hideux!
La peur des femmes est toujours accompagnée d'une avide curiosité. Bien que très-effrayées d'avance, Anna, Lucinde et Régine voulurent voir, et revinrent à nous en criant comme des folles. Le prince se mit à rire du bout des lèvres, un peu surpris, un peu blessé; mais il ne put les décider à rester dans un lieu si empreint de couleur locale. Il eut beau leur dire que des têtes de Turcs n'étaient pas des têtes humaines et qu'elles étaient desséchées par le vent, par conséquent fort propres; elles déclarèrent qu'elles renonceraient au plaisir de voir la revue plutôt que de la voir en cette compagnie. Klémenti nous conduisit sur une autre tour, ce qui le contrariait un peu et le forçait à modifier son programme de spectacle, c'est-à-dire son plan de manœuvre; puis il nous quitta, et nous le vîmes reparaître sur le pont-levis, piaffant et rutilant sur un magnifique cheval de montagne qui jetait du feu par toutes ses ouvertures, et qui semblait vouloir avaler tous les autres.
Le spectacle fut très-beau. L'armée se composait de deux cent cinquante hommes, mais quels hommes! Ils étaient tous grands et maigres, élégants, bien costumés, armés jusqu'aux dents et cavaliers admirables. Leurs petits chevaux, hérissés et nerveux comme des chevaux cosaques, dévoraient le terrain. Ils exécutèrent plusieurs figures très-habilement rendues, imitant surtout des charges de cavalerie, descendant et remontant du même galop la pente rapide de la vallée, sautant des fossés énormes et se retrouvant en bon ordre de manœuvre après un steeple-chase à faire frémir. Il y eut ensuite une petite guerre d'embuscade dans les rochers qui nous faisaient face. Les cavaliers se serraient sur d'étroites plates-formes avec leurs chevaux, qu'ils tenaient d'une main, tandis que de l'autre ils s'envoyaient des coups de fusil; ensuite ils s'exercèrent à tirer à balle au galop sur des têtes de Turcs, cette fois postiches.
Le prince prit part à tous ces exercices et y déploya une adresse accompagnée de grâce qui donna un nouveau lustre à sa prestigieuse beauté. Un festin homérique réunit ensuite tous les guerriers sur la pelouse. Vingt moutons y furent servis entiers. Officiers et soldats assis sur l'herbe, sans distinction de rang, mangèrent avec leurs doigts fort gravement et fort proprement, sans faire une tache à leurs beaux habits.