Nous allâmes passer le reste de la journée au bord du petit lac que Léon et moi avions découvert le matin. C'était un endroit vraiment délicieux. Au milieu, l'eau était limpide comme du cristal; à l'entrée et à la sortie du torrent souterrain qui l'alimentait, elle bouillonnait dans des rochers couverts de lauriers-roses et de myrtes en fleur. Nous nous sentîmes tous guéris dans cette oasis, et on se livra à des accès de gaieté folle que depuis bien longtemps nous ne connaissions plus; même Moranbois et Léon se déridèrent, et Purpurin essaya de faire de la poésie.
Nous eûmes un reste de spectacle en voyant défiler sur le chemin qui traversait la prairie les beaux cavaliers qui nous avaient donné la fantasia et qui s'en allaient par groupes, s'enfonçant dans divers angles de la montagne par des sentiers que nous ne pouvions deviner. De temps en temps, ces groupes reparaissaient sur des hauteurs vertigineuses. L'or de leurs costumes et leurs belles armes étincelaient au soleil couchant.
—Je n'ai jamais été à l'Opéra, dit judicieusement Purpurin, mais je trouve que ceci est encore plus beau.
Nous nous serions oubliés là jusqu'à la nuit, quand un grand vieillard à longues moustaches blanches, les bras nus jusqu'à l'épaule, et portant un fusil démesuré en guise de houlette, passa avec un troupeau, s'arrêta en nous saluant d'un air affable et grave, et nous tint un discours qu'aucun de nous ne comprit; mais, comme il nous montrait avec insistance tantôt le soleil et tantôt le monastère, nous devinâmes que, pour une raison ou pour une autre, nous devions rentrer. Bien nous en prit, car on allait lever le pont quand nous nous présentâmes. La petite forteresse était rigidement close aussitôt que le soleil plongeait derrière la plus basse des montagnes. Nous ne fûmes pas effrayés à l'idée d'être ainsi prisonniers toutes les nuits: aucun de nous ne prévoyait que la chose pût devenir très-désagréable.
Frère Ischirion étant le seul serviteur avec qui l'on pût s'entendre, nous essayâmes de le faire causer quand il nous apporta l'excellent café à la turque et les éternelles confitures qui devaient, selon lui, nous suffire après le repas de midi. Il nous apprit que le prince avait gardé près de lui les principaux chefs de son armée et qu'il tenait conseil avec eux dans l'ancienne salle du chapitre.
—Dieu sait, ajouta-t-il, d'un ton emphatique et pénétré, quel rayon de soleil ou quel éclat de foudre sortira de cette conférence! la paix ou la guerre!
—La guerre avec les Turcs? lui demanda Bellamare. Est-ce que ces messieurs les attaquent quelquefois?
—Tous les ans, répondit le moine, et voici bientôt la saison propice pour leur prendre quelque fort ou quelque passage. Dieu veuille que ce ne soit pas avant deux mois, car alors notre lac sera desséché! Les excellents poissons qu'il nourrit seront rentrés avec lui dans les cavernes, et l'ennemi, ne trouvant ni à manger ni à boire dans le pays, ne s'aventurera pas jusque chez nous, au cœur de la montagne.
—De quoi donc vivez-vous durant l'été? lui demanda Régine.
—L'été, répondit le moine, notre gracieux maître, le prince Klémenti, va à Trieste ou à Venise. Nous autres, nous buvons du lait aigre et nous mangeons du fromage frit dans le beurre, comme les autres habitants de la prairie.