Nous jouâmes ainsi quatre fois la tragédie en un mois devant un auditoire toujours plus nombreux, et toujours la Marseillaise excita les mêmes transports et fit pleuvoir une grêle de cadeaux. C'était comme à Toulon, seulement c'était plus luxueux, et, comme le prince persistait à vouloir persuader aux autres et à lui-même que personne autre que Rachel n'était capable de chanter la Marseillaise comme Impéria la chantait, nous nous vîmes à la tête d'une belle somme et d'une valeur réalisable tant en bijoux anciens et en tissus brodés qu'en couteaux, pipes et autres objets riches et curieux. Impéria se fâchait très-sérieusement quand on essayait de séparer ses intérêts des nôtres. Elle entendait que le traité d'association fût exécuté à la lettre. Elle ne profita de ses avantages que pour faire donner une belle gratification aux pensionnaires. Lambesq n'en fut point exclu, malgré tous ses torts. Il avait fait ronfler les vers avec des vibrations cyclopéennes qui avaient produit plus d'effet que le jeu correct et approfondi de Léon. Il avait donc contribué à nos succès, on lui devait une récompense. Il ne s'y attendait pas et se montra très-reconnaissant.

Le succès, c'est la vie pour le comédien, c'est la sécurité du présent, c'est l'espérance illimitée, c'est la confiance dans la bonne étoile. Nous étions unis comme frères et sœurs; plus de jalousies, plus de dépits, plus de bourrasques; une obligeance parfaite de tous pour tous, une gaieté intarissable, une santé de fer. Nous avions cette prodigieuse exubérance de vitalité et cette imprévoyance enfantine qui caractérisent la profession quand elle va bien. Nous faisions d'ardentes études, nous introduisions des perfectionnements à notre mise en scène. Bellamare, n'ayant pas les soucis du dehors, était tout à nous et nous faisait faire des progrès réels. Léon n'était plus triste. Le plaisir d'entendre bien dire ses vers par Impéria le remettait en veine d'inspiration. Nous menions une vie charmante dans notre oasis. Le temps était superbe et nous permettait de temps en temps des promenades dans un pays entrecoupé d'horreurs splendides et de merveilles cachées. Nous n'apercevions pas l'ombre d'un brigand. Il est vrai que, quand nous devions nous aventurer un peu dans la montagne, le prince nous faisait escorter; nous allions alors chasser, et les femmes nous rejoignaient avec les provisions pour déjeuner dans les sites les plus sauvages. Nous étions affolés de découvertes, et personne ne se souciait plus du vertige.

Les habitants de la vallée nous avaient pris en amitié et nous offraient une hospitalité touchante. C'était les plus honnêtes, les plus douces gens du monde. Le soir, quand nous rentrions dans la forteresse, il nous semblait rentrer chez nous, et le grincement du pont-levis derrière nous ne nous causait aucune mauvaise impression. Nous prolongions les études, les dissertations littéraires, les gais propos, les rires et les gambades jusque fort avant dans la nuit. Nous n'étions jamais épuisés, jamais las.

Le prince s'absentait souvent et toujours inopinément. Se préparait-il à un coup de main, comme son groom le pensait, ou chauffait-il son parti pour en prendre la direction suprême? Meta, qui bavardait plus que nous ne le lui demandions, prétendait qu'il y avait de grandes intrigues pour et contre son maître, qu'il y avait un compétiteur plus sérieux que lui, appelé Danilo Niégosh, lequel réunissait plus de chances dans la province de la Montagne-Noire, où Klémenti échouerait certainement malgré ses efforts, ses dépenses, ses réceptions et son théâtre.

—Il n'y a, disait-il, qu'une chose qui pourrait le faire réussir: ce serait d'enlever aux Turcs, à lui tout seul, une bonne place de guerre. C'est comme ça dans le pays. Ces messieurs, quand ils vont tous ensemble, font autant les uns que les autres; aussi les ambitieux voudraient bien faire un coup d'éclat sans avertir personne, ou réussir avec leur petite bande dans une entreprise que tous les autres auraient jugée impossible. C'est comme ça qu'ils font quelquefois des choses étonnantes; mais c'est comme ça aussi qu'il leur en cuit bien souvent pour s'être attaqués à plus fort qu'eux, et c'est toujours à recommencer.

Le groom avait peut-être raison; nous ne pouvions cependant nous empêcher d'admirer ces beaux seigneurs, barbares de mœurs et d'habitudes, mais fiers et indomptables, qui aimaient mieux vivre en sauvages dans leurs inexpugnables montagnes que de les abandonner à l'ennemi pour aller vivre dans les pays civilisés. Nous sentions plus d'estime et de sympathie pour eux que pour notre prince, et il nous semblait que les autres chefs n'avaient point à lui envier sa littérature et sa barbe d'emprunt. Nous nous trouvions ridicules de leur vouloir infuser une civilisation dont ils n'avaient aucun besoin, et qui n'avait servi au prince qu'à le dépoétiser de moitié.

Peut-être trouverez-vous que nous avions tort et que nous raisonnions trop en artistes, c'est possible. L'artiste s'éprend de la couleur locale et se soucie peu des obstacles qu'elle apporte au progrès. Je vous l'ai dit, il ne va pas au fond des idées: il s'y noierait; il est fait d'imagination et de sentiment.

Nous ne discutions pas avec le prince. C'eût été fort inutile et il ne nous en donnait pas le temps. Quand il venait nous trouver à nos répétitions, ou quand il nous emmenait dans son salon byzantin, il nous pressait comme des citrons pour exprimer à son profit notre esprit et notre gaieté. Avait-il un réel besoin de s'amuser et d'oublier avec nous sa petite fièvre d'ambition, ou s'exerçait-il avec nous à jouer le rôle d'un homme frivole, pour endormir les soupçons de certains rivaux?

Quelle que fût sa pensée, il était parfaitement aimable et bon enfant, et nous ne pouvions pas lui refuser d'être aimables avec lui. Il nous faisait bien payer notre écot à sa table et gagner l'argent de notre traité, car il nous demandait très-souvent la comédie gratis pour lui seul, et il riait à se tordre devant l'excellent comique de Bellamare et la gentillesse burlesque de Marco; mais il ne s'était montré ni défiant ni avare, et nous ne voulions pas être en reste avec lui. S'il n'avait pas toujours un excellent ton, il avait au moins l'esprit de combler nos actrices d'attentions et de prévenances sans faire la cour à aucune. Comme Anna continuait d'avoir la tête fort montée pour lui, nous avions craint quelque tiraillement dans nos rapports à ce sujet. Nous ne faisions pas les pédagogues avec ces dames, mais nous détestions les gens qui viennent roucouler sous les yeux des acteurs et qui les obligent ainsi à faire des figures de jaloux ou de complaisants, encore qu'ils ne soient ni l'un ni l'autre. En province et dans une petite troupe, la situation est parfois insupportable, et nous n'étions pas plus disposés à la subir dans un palais d'Orient que dans les coulisses de Quimper-Corentin. Anna avait été bien avertie que, si le prince lui jetait le mouchoir, nous ne voulions être ni confidents ni témoins.

Le prince fut plus fin que de cacher ses amours, il s'abstint de toute galanterie. Il nous voulait dispos et en possession de tous nos moyens; il ne voulut pas mettre le trouble dans notre intérieur, et nous lui en sûmes beaucoup de gré. Nous lui avons dû un mois de bonheur sans nuage. J'ai besoin de me le rappeler pour vous parler de lui avec justice. Combien nous étions loin de prévoir par quelle horrible tragédie nous devions payer sa splendide hospitalité!