Le soir vint, et la collation nous fut servie par Ischirion en personne. Nous lui demandâmes où étaient les jeunes gens. Il nous répondit qu'il les avait vus sortir avec des lignes pour pêcher dans le lac, que sans doute ils étaient revenus trop tard et avaient trouvé le pont levé, mais qu'il n'y avait pas lieu de s'en inquiéter. Partout dans le village ils trouveraient des gens empressés à leur donner l'hospitalité jusqu'au lendemain.

La chose était si vraisemblable, nous avions été si bien accueillis toutes les fois que nous avions parcouru le village, que nous ne conçûmes aucune inquiétude. Cependant, nous fûmes frappés de ce que Lambesq nous dit en rentrant dans notre chambre. Il nous demanda si nous savions que le prince avait un harem.

—Non pas un harem précisément, lui répondit Léon; c'est, je crois, ce qu'on appelle un odalik. Il n'est pas, comme les Turcs, marié à l'une de ses femmes et possesseur des autres par droit d'acquisition. Il a tout simplement plusieurs maîtresses qui sont libres de le quitter, mais qui n'en ont nulle envie, parce qu'elles seraient vendues à des Turcs. Elles vivent en bonne intelligence, probablement parce que cela est dans les habitudes des femmes de l'Orient, et on les tient cachées, parce que cela est la manière d'aimer ou le point d'honneur des hommes.

—C'est possible, reprit Lambesq; mais savez-vous dans quel coin de ce mystérieux manoir elles sont murées?

—Murées? dit Bellamare.

—Oui, murées, bien murées. On a supprimé toutes les portes qui communiquaient avec la partie du couvent qu'elles habitent; c'est l'ancienne buanderie, où il y a une belle citerne. On a fait de cette buanderie une salle de bains très-luxueuse, on a planté un petit jardin dans le préau, on a bâti un très-joli kiosque, et ces trois dames vivent là sans jamais sortir. Il y a une négresse pour les servir et deux gardiens pour surveiller l'unique porte de leur prison, où le prince se rend la nuit par un couloir pratiqué dans l'épaisseur des murs. Ce cher prince a la lasciveté pudique des Orientaux.

—Comment savez-vous ces détails? lui dit Bellamare avec surprise. Est-ce que vous auriez eu l'imprudence de rôder par là?

—Non; ce serait de mauvais goût, répondit Lambesq, et Dieu sait si ces dames sont des houris ou des guenons! Enfin je n'ai pas été tenté; mais le petit effronté de groom a trouvé dans l'appartement du prince la clef du passage mystérieux, et il s'en est servi plusieurs fois pour voir, sans être aperçu, ces dames dans le bain.

—Il vous l'a dit?

—Non; c'est Marco qui me l'a dit, et même…