—Et quel autre aurait droit sur les personnes? répondit le moine. En l'absence du prince, il faut bien un maître ici: le commandant a droit de vie et de mort sur tous les habitants de la forteresse et du village.

—Sur vous, chiens d'esclaves, c'est possible, lui dit Moranbois; mais sur nous, c'est ce que nous allons voir! Où est-elle terrée, ta bête fauve de commandant? conduis-nous à son chenil, vite, et ne raisonne pas!

Le moine obéit en se lamentant sur ses œufs cassés par les mouvements brusques de Moranbois, et en souriant sous cape de notre indignation. Il nous menait à l'antre du tigre; il espérait sans doute que nous n'en sortirions pas.

II

A l'extrémité de la seconde cour, dans une salle voûtée, basse et sombre, nous trouvâmes le commandant couché sur une natte et fumant sa longue chibouque avec une majesté paisible. Il n'était nullement gardé. Nous considérant comme de vils saltimbanques, il ne lui était pas venu à l'esprit que nous pussions lui demander des comptes.

—Est-ce vous qui avez assassiné notre camarade? lui dit Bellamare en italien.

—Je n'ai jamais assassiné personne, répondit le vieillard avec une douceur imposante qui nous ébranla un instant. Et, sans quitter sa nonchalante attitude, il tira une bouffée de tabac de sa pipe et regarda d'un autre côté.

—Ne jouons pas sur les mots, reprit Bellamare. C'est par votre ordre qu'on a égorgé les deux jeunes gens?

—Oui, répliqua Nikanor avec le même sang-froid, c'est par mon ordre. Si vous n'êtes pas contents, adressez-vous au prince, et, s'il me blâme, c'est que je l'aurai mérité; mais je n'ai de comptes à rendre qu'à lui. Soyez prudents et laissez-moi tranquille.

—Nous ne sommes pas venus pour respecter votre repos, reprit Bellamare. Nous vous interrogeons, il faut répondre, que la chose vous plaise ou non. Pourquoi avez-vous condamné ces malheureux?