—Miracle! m'écriai-je; mes amis, la fortune nous sourit, et l'étoile des bohémiens nous protége! Voici de quoi retourner en France sans demander l'aumône. Déjeunons richement, s'il se peut. J'ai de quoi remplacer les boutons de manchettes et les foulards qui vont payer notre écot, car mon papier n'a pas cours dans ce désert.
Nous fîmes un excellent repas champêtre chez des gens très-hospitaliers qui nous parlaient par gestes et qui furent si contents de nous, qu'ils nous firent faire un bon bout de chemin sur une espèce de char antique à roues pleines, qui criait comme un damné. Nos petits cadeaux avaient eu grand succès.
Nous arrivâmes à Raguse moins pimpants que nous n'en étions sortis. Notre premier soin fut de courir au consulat français, où j'échangeai un de mes billets et où nous racontâmes notre triste aventure. Il nous fut dit qu'il n'y avait aucun espoir de recouvrer notre fortune; nous étions bien heureux d'avoir conservé la vie.
Il fallait que les heiduques, c'est le nom que l'on donnait à ces brigands, fussent très-nombreux en ce moment et que leurs bandes eussent peur les unes des autres, puisqu'on n'avait pas pris le temps de nous débarrasser de nos habits et même de nos chemises. Sans doute on ne nous avait pas massacrés pour ne pas attirer d'autres oiseaux de proie par le bruit d'un combat; on s'était contenté de nous dévaliser en gros plutôt que de partager avec de nouveaux venus les menues dépouilles.
Lambesq, qui était soupçonneux, pensa que le prince n'était pas étranger à ce coup de main pour rentrer dans ses dépenses; mais aucun de nous ne voulut partager cette opinion. Le prince n'avait qu'un tort apparent: c'est de nous avoir donné une escorte aussi peu nombreuse et aussi peu sûre; mais ne nous avait-il pas avertis qu'il ne pouvait mieux faire? Et puis étions-nous certains d'avoir été trahis par nos guides? Voyant les bandits en nombre et ne voulant pas se faire tuer pour nous, trois avaient pris la fuite. Le quatrième, celui qui avait dû être pris avec Moranbois, ne pouvant faire espérer une rançon pour lui-même, devait avoir été tué.
Le chancelier du consulat nous dit que certainement nos bandits étaient étrangers au pays. Les indigènes tuent par vengeance et ne dévalisent les morts qu'en temps de guerre. Ils ne connaissent pas la coutume italienne de la rançon. Je me souvins que le drôle avec qui j'avais dû composer avait un type et un accent tout à fait différents de ceux des gens de la contrée.
Tous les commentaires étaient, du reste, bien inutiles, nous étions ruinés sans retour. Nous nous occupâmes du départ pour le surlendemain. Nous ne voulions pas exploiter notre mésaventure en battant la grosse caisse pour faire quelque argent dans le pays; nous étions d'ailleurs trop fatigués pour nous remettre au travail. Le jour suivant, nous vîmes arriver nos costumes et nos décors que le prince nous renvoyait, sans se douter de nos revers. Sans doute, s'il les eût connus, il nous eût offert quelque dédommagement, et peut-être l'eussions-nous accepté sans le souvenir de notre pauvre Marco, qui était désormais entre nous et ses largesses. Nous ne voulûmes même pas lui écrire ce qui nous était arrivé. S'il sévissait contre nos guides, une révolte contre lui pouvait éclater. C'était assez de victimes comme cela.—Nous n'avions qu'une idée, quitter au plus vite ce pays qui nous avait été si désastreux.
Nous achetâmes quelques nippes et nous retînmes nos places sur le bateau à vapeur du Lloyd autrichien pour Trieste. En soupant dans l'unique hôtel de la ville et en causant de notre dernière aventure, Moranbois nous dit qu'il nous coûtait plus cher qu'il ne valait.
—Tais-toi, lui dit Bellamare; rien ne vaut un homme de cœur, et rien n'est meilleur pour la santé qu'un bon mouvement!—Voyons, mes cabotins bien-aimés, est-ce que, depuis ce moment-là, nous ne sommes pas plus heureux que nous ne l'étions en quittant cette forteresse de malheur? Nous emportions une fortune qui vraiment nous était trop amère! Nous avions besoin de détester les sauvages qui nous l'avaient donnée au prix d'une de nos têtes les plus chères. Chacune des jouissances que cet argent nous eût procurées nous eût serré le cœur comme un remords, et nous n'aurions jamais pu nous égayer sans voir au milieu de nous la face pâle de Marco. A présent, cette figure nous sourira; car, si le brave enfant pouvait revenir, il nous dirait: «Ne pleurez plus, ce que vous n'avez pu faire pour me sauver, vous l'avez fait pour un autre, et, cette fois, vous avez réussi.» Allons, Moranbois, ne sois plus triste. Est-ce parce que, pour la première fois de ta vie, tu as été tombé, mon hercule? Avais-tu la prétention de battre à toi seul trente hommes? Est-ce comme caissier que tu soupires? Qu'est-ce qu'il y a de si dérangé dans nos finances? Quand nous sommes partis d'ici, il y a cinq semaines, nous n'avions pas grand'chose: nous nous sommes trouvés bien fiers de tant gagner en si peu de temps, ce n'était pas naturel, ça ne pouvait pas durer; mais nous voilà encore sur nos pieds, puisque nous avons nos instruments de travail, nos décors et nos costumes. Un de nous retrouve par miracle le premier fonds de roulement. Nous allons nous reposer en mer, saluer en passant lo scoglio maledetto et lui faire un pied de nez; après quoi, nous travaillerons, et nous serons tous des talents de premier ordre, vous verrez! Purpurin lui-même dira des vers corrects. Que voulez-vous! nous avons beaucoup souffert ensemble, et les heures de dévouement nous ont grandis. Nous avons gagné quelque chose de plus que la richesse, nous sommes devenus meilleurs. Nous nous aimons davantage; nous nous chamaillerons peut-être encore aux répétitions, mais nous sentons bien d'avance que nous nous pardonnerons tout et que nous pourrions nous battre sans cesser de nous aimer. Allons! depuis le départ de Saint-Clément, tout est pour le mieux, et je bois à la santé des brigands!
La parole de Bellamare gouvernait nos âmes, et je ne sais aucun découragement dont elle ne nous eût arrachés. Nous étions, comme tous les artistes, très-railleurs et très-facétieux les uns avec les autres; mais lui, le plus facétieux et le plus railleur de tous, il avait une conviction si ardente dans les occasions sérieuses, qu'il nous rendait enthousiastes comme lui.