Quand nous fûmes sûrs que personne n'était blessé et ne manquait à l'appel, car l'obscurité nous enveloppait toujours, nous voulûmes nous concerter avec le patron sur les moyens de sortir de ce maussade refuge.
—Le moyen? nous dit-il d'un ton désespéré; il n'y en a pas! Voici la cruelle bora, le plus pernicieux des vents, qui souffle à présent, Dieu sait pour combien de jours, entre la terre et nous. Et puis, mes chers seigneurs, il y a encore autre chose! La vila nous a fascinés, et tout ce que nous pourrions tenter tournerait contre nous.
—La vila? dit Bellamare, est-ce un autre vent contraire? C'était bien assez d'un, ce me semble!
—Non, non, signor mio, ce n'est pas un vent, c'est bien pire; c'est la méchante fée qui attire les navires sur les écueils et qui rit de les voir brisés. L'entendez-vous? Moi, je l'entends! Ce ne sont pas les galets que la mer soulève. Il n'y a pas de galets sur ces côtes escarpées. C'est le rire de l'infâme vila, vous dis-je; son rire de mort, son méchant rire!
—Où sommes-nous, voyons, imbécile? dit Bellamare en secouant le superstitieux patron.
Le malheureux n'en savait rien et répétait sans cesse: Scoglio maledetto! pietra del Diavolo! si bien que nous étions libres de donner l'une ou l'autre de ces épithètes désespérées en guise de nom à notre écueil. Cela ne nous avançait à rien. L'important était de reconnaître la côte en vue de laquelle nous devions nous trouver et que ne signalait aucun phare. Le patron interrogea ses hommes. L'un répondit Zara, l'autre Spalatro. Le patron haussa les épaules en disant Raguse.
—Eh bien, nous voilà fixés, dit en riant tristement Bellamare.
—C'est pas tout ça, dit à son tour Moranbois. Quand nous serons à la côte, nous verrons bien. Ce n'est pas le diable de faire un radeau avec les débris de la tartane!
Le patron secoua la tête, ses deux hommes en firent autant, s'assirent sur les débris et se tinrent cois.
—Réveillons-les, battons-les, dit Moranbois en jurant. Il faudra bien qu'ils parlent ou qu'ils obéissent.