Le grand farinier, sans y être invité, avait déjà pris une chaise pour s'asseoir; mais en s'entendant appeler monsieur, il comprit avec la rare perspicacité dont il était doué qu'il avait affaire à une personne bienveillante et respectable par elle-même. Il ôta tout doucement son chapeau sans se déconcerter, et appuyant ses mains sur le dossier de la chaise, comme pour se donner une contenance:

—Il y a un chemin vicinal, pas très-doux, dit-il, mais où l'on ne verse pas quand on y prend garde; le tout c'est de le suivre et de n'en pas prendre un autre. J'expliquerai cela à votre postillon. Mais le plus sûr serait de prendre ici une patache, car les dernières pluies d'orage ont endommagé plus que de raison la Vallée-Noire, et je ne dis pas que les petites roues de votre voiture puissent sortir des ornières. Ça se pourrait, mais je n'en réponds pas.

—Je vois que vos ornières ne plaisantent pas, et qu'il sera prudent de suivre votre conseil. Vous êtes sûr qu'avec une patache je ne verserai pas?

—Oh! n'ayez pas peur, Madame.

—Je n'ai pas peur pour moi, mais pour ce petit enfant. Voilà ce qui me rend prudente.

—Le fait est que ce serait dommage d'écraser ce petit-là, dit le grand farinier en s'approchant du jeune Édouard d'un air de bienveillance sincère. Comme c'est mignon et gentil, ce petit homme!

—C'est bien délicat, n'est-ce pas? lui dit Marcelle en souriant.

—Ah dame! ça n'est pas fort, mais c'est joli comme une fille. Vous allez donc venir dans le pays de chez nous, Monsieur?

—Tiens, ce grand-là! s'écria Édouard en s'accrochant au farinier qui s'était penché vers lui. Fais-moi donc toucher le plafond!

Le meunier prit l'enfant et, l'élevant au-dessus de sa tête, le promena le long des corniches enfumées de la salle.