Cette circonstance toute vulgaire dans les habitudes du moulin prit une couleur romanesque et quasi poétique dans le cerveau du jeune Parisien, et il se mit à aider le meunier avec tant de zèle et d'attention, qu'au bout de deux heures il était parfaitement au courant du métier. Il ne lui fut pas difficile de s'habituer au mécanisme élémentaire et presque barbare de l'établissement. Il comprenait les améliorations qu'avec un peu d'argent comptant (le fruit défendu au paysan) on eût pu apporter à la machine rustique. Il eut bientôt appris en patois les noms techniques de chaque pièce et de chaque fonction. Jeannie le voyant si actif et si bien traité par son maître, eut un peu d'inquiétude et de jalousie. Mais quand Grand-Louis eut pris soin de lui expliquer que le Parisien n'était la qu'en passant, et que sa place à lui, Jeannie, ne menaçait pas d'être envahie, il se rassura et se décida même, en bon Berrichon qu'il était, à céder une partie de son travail pendant quelques jours à un compagnon officieux. Il en profita pour reporter à Blanchemont Édouard qui commençait à s'ennuyer et à s'effrayer d'être si longtemps séparé de sa mère. La meunière ne réussissait plus à l'amuser, et la petite Fanchon étant venue le retrouver, Jeannie ne fut pas fâché d'accompagner sa jeune camarade jusqu'au château.

La tâche terminée, Lémor, le front baigné de sueur et le visage animé, se sentit plus souple de corps et plus fort de volonté qu'il ne l'avait été depuis longtemps. Les longues rêveries qui dévoraient sa jeunesse firent place à cette sorte de bien-être physique et moral que la Providence a attaché à l'accomplissement du travail de l'homme quand le but en est bien senti et la fatigue mesurée à ses forces. Ami, s'écria-t-il, le travail est beau et saint par lui-même; vous aviez raison de le dire en commençant! Dieu l'impose et le bénit. Il m'a semblé doux de travailler pour nourrir ma maîtresse; oh! qu'il serait plus doux encore de travailler en même temps pour alimenter la vie d'une famille d'égaux et de frères! Quand chacun travaillera pour tous et tous pour chacun, que la fatigue sera légère, que la vie sera belle!

—Oui, ma profession serait, dans ce cas-là, une des plus gentilles! dit le meunier avec un sourire de vive intelligence. Le blé est la plus noble des plantes, le pain le plus pur des aliments. Mes fonctions mériteraient bien quelque estime, et, les jours de fête, ou pourrait mettre une couronne d'épis et des bleuets à la pauvre Grand'Louise, à laquelle personne ne fait attention maintenant; mais que voulez-vous? au jour d'aujourd'hui, comme dit M. Bricolin, je ne suis qu'un mercenaire employé par lui, et il se dit en pensant à moi: «Un homme comme ça songerait à ma fille! Un malheureux qui broie le grain, quand c'est moi qui sème le blé et possède la terre!» Voyez pourtant la belle différence! Mes mains sont plus propres que les siennes qui remuent le fumier; voilà tout. Ah ça! mon garçon, l'ouvrage est fait; dépêchons la soupe. Je parie que vous la trouverez meilleure que ce matin, quand même elle serait dix fois plus salée, et puis je m'en irai à Blanchemont porter ces deux sacs?

—Sans moi?

—Tiens! sans doute. Vous avez donc envie de vous faire voir à la ferme?

—Personne ne m'y connaît.

—C'est vrai. Mais qu'y ferez-vous?

—Rien; je vous aiderai à décharger les sacs.

—Et à quoi ça vous avancera-t-il?

—A voir peut-être passer quelqu'un dans la cour.