Arrivés à un carrefour surmonté d'une croix, endroit sinistre que l'imagination des paysans peuple toujours de démons, de sorciers et d'animaux fantastiques, nos voyageurs embarrassés s'adressèrent à un mendiant qui, assis sur la pierre des morts[3], leur criait d'une voix monotone: «Ames charitables, ayez pitié d'un pauvre malheureux!»
Note 3:[ (retour) ] C'est une pierre creuse; où chaque enterrement qui passe dépose et laisse au pied de la croix une petite croix de bois grossièrement taillée.
La grande taille voûtée de cet homme très-vieux, mais encore robuste, et armé d'un bâton énorme, avait un aspect peu rassurant, dans le cas d'une attaque seul à seul. On ne distinguait pas bien ses traits sévères, mais il y avait, dans l'inflexion de sa voix rauque, quelque chose de plus impérieux que suppliant. Son attitude triste et ses haillons immondes contrastaient avec l'intention évidemment facétieuse qui lui faisait porter un vieux bouquet et un ruban fané à son chapeau.
—Mon ami, lui dit Marcelle en lui donnant une pièce d'argent, indiquez-nous le chemin de Blanchemont, si vous le connaissez.
Au lieu de lui répondre, le mendiant continua gravement à prononcer à haute voix un Ave Maria en latin, qu'il avait entamé à son intention.
—Répondez donc, lui dit Lapierre, vous marmotterez vos patenôtres après.
Le mendiant tourna la tête vers le laquais d'un air de mépris, et continua son oraison.
—Ne parlez pas à cet homme-là, dit le patachon, c'est un vieux gueux qui bat la campagne et qui ne sait jamais où il va; on le rencontre partout, et nulle part on ne le trouve dans son bon sens.
—Le chemin de Blanchemont? dit enfin le mendiant lorsqu'il eut achevé sa prière; vous n'y êtes pas, mes enfants; il faut retourner et prendre le premier qui descend à droite.
—En êtes-vous sûr? dit Marcelle.