Ce discours bizarre effraya beaucoup Rose, et elle n'osa parler davantage à sa soeur, dans la crainte de l'exalter de plus en plus. Elle ne voulut pas la quitter que le médecin, qu'on attendait à cette heure-là, ne fut venu, et même elle oublia son envie de danser et resta pensive auprès du lit de la folle, la tête penchée, les deux mains croisées sur son genou et le coeur rempli d'une tristesse profonde. C'était un contraste frappant que ces deux soeurs, l'une si horriblement dévastée par la souffrance, si repoussante dans son abandon d'elle-même, l'autre si bien parée, brillante de fraîcheur et de beauté; et cependant, il y avait de la ressemblance dans leurs traits; toutes deux aussi couvaient, à des degrés différents, dans leur sein, une amour contrariée, comme on dit dans le pays; toutes deux étaient tristes et graves. La moins abattue des deux était la folle, qui roulait dans son esprit égaré des espérances et des projets fantastiques.
Le médecin arriva très-exactement. Il examina la folle avec l'espèce d'apathie d'un homme qui n'a rien à espérer, rien à tenter dans un cas depuis longtemps désespéré.
—Le pouls est le même, dit-il. Il n'y a pas de changement.
—Pardonnez-moi, docteur, lui dit Rose en l'attirant à part. Il y a du changement depuis hier soir. Elle crie, elle dort, elle parle autrement que de coutume. Je vous assure qu'il se fait en elle une révolution. Ce soir, elle cherche à rassembler ses idées et à les exprimer, quoique ce soient les idées du délire; est-ce, pire, est-ce mieux que son abattement ordinaire? Qu'en pensez-vous?
—Je ne pense rien, répondit le médecin. On peut s'attendre à tout dans ces sortes de maladies, et on ne peut rien prévoir. Votre famille a eu tort de ne pas faire les sacrifices nécessaires pour l'envoyer dans un de ces établissements où des gens de l'art s'occupent spécialement des cas exceptionnels. Moi, je ne me suis jamais vanté de la guérir, et je pense que, même les plus habiles, ne pourraient en répondre aujourd'hui. Il est trop tard. Tout ce que je désire, c'est que sa manie de silence et de solitude ne dégénère pas en fureur. Évitez de la contrarier et ne la faites pas parler, afin que sa pensée ne se fixe pas sur un même objet.
—Hélas! dit Rose, je n'ose vous contredire, et pourtant c'est si affreux de vivre toujours seule, en horreur à tout le monde! Lorsqu'elle semble enfin chercher quelque sympathie, quelque pitié, faudra-t-il opposer à ce besoin d'affection un silence glacé? Savez-vous ce qu'elle me disait tout à l'heure? Elle disait que depuis qu'elle est folle (elle prétend qu'il y a cinquante-quatre ans), elle était occupée à chercher la tendresse. Pauvre fille, il est certain qu'elle ne l'a guère trouvée!
—Et disait-elle cela en termes raisonnables?
—Hélas, non! elle y mêlait des idées effrayantes et des menaces épouvantables.
—Vous voyez bien que ces épanchements du délire sont plus dangereux que salutaires. Laissez-la seule, croyez-moi, et, si elle veut sortir, empêchez qu'on ne gène en rien ses habitudes. C'est la seule manière d'éviter que la crise d'hier soir ne revienne.
Rose obéit à regret; mais Marcelle, qui désirait se retirer dans sa chambre pour écrire et qui voyait sa compagne triste et préoccupée, la conjura d'aller se distraire, et lui promit qu'au premier cri, au premier symptôme d'agitation de sa soeur, elle l'enverrait avertir par la petite Fanchon. D'ailleurs, madame Bricolin était occupée aussi à la maison, et la grand'mère pressait Rose de venir encore danser une bourrée sous ses yeux avant la clôture de l'assemblée.