—J'ai le coeur enfoncé, dit-il, luttant avec énergie contre son mal. Il pourrait bien se faire que je n'en revinsse pas. Et si j'allais ne plus pouvoir retourner à ma maison? qu'est-ce que tout ça deviendrait? Et mon pauvre cochon, qu'est-ce qui en prendrait soin? Il est habitué à se nourrir du pain qu'on me donne et que je lui porte toutes les semaines. Il y a bien par là une petite voisine qui le mène aux champs. La coquette! elle me fait les yeux doux, elle espère hériter de moi. Mais il n'en sera rien: voilà mon héritier!

Et Cadoche étendit la main vers Grand-Louis d'un air solennel.

—Il a toujours été meilleur pour moi que tous les autres. C'est le seul qui m'ait traité comme je le mérite; qui m'ait fait coucher dans un lit, qui m'ait donné du vin, du tabac, du brandevin et de la viande, au lieu de leurs croûtons de pain auxquels je n'ai jamais touché! J'ai toujours pratiqué une vertu, moi: la reconnaissance! j'ai toujours aimé le Grand-Louis et le bon Dieu, parce qu'ils m'ont fait du bien. Or donc, je veux faire mon testament en sa faveur, comme je le lui ai toujours promis. Meunière, croyez-vous que je sois assez malade pour qu'il soit temps de tester?

—Non, non! mon pauvre homme! dit la meunière, qui, dans sa candeur angélique, avait pris le récit du mendiant pour une sorte de rêve. Ne testez pas; on dit que ça porte malheur et que ça fait mourir.

—Au contraire, dit M. Tailland; ça fait du bien; ça soulage. Ça ferait revenir un mort.

—En ce cas, notaire, dit le mendiant, je veux essayer de ce remède-là. J'aime ce que je possède, et j'ai besoin de savoir que ça passera en bonnes mains, et non pas dans celles des petites drôlesses qui me font la cour, et qui n'auront de moi que le bouquet et le ruban de mon chapeau pour se faire belles le dimanche. Notaire, prenez votre plume et griffonnez-moi ça en bons termes et sans rien omettre.

«Je donne et lègue à mon ami Grand-Louis d'Angibault, tout ce que je possède, ma maison située à Jeu-les-Bois, mon petit carré de pommes de terre, mon cochon, mon cheval!...

—Vous avez un cheval? dit le meunier. Depuis quand donc?

—Depuis hier soir. C'est un cheval que j'ai trouvé en me promenant.

—Ne serait-ce pas le mien, par hasard?