—Et vous ne voyez pas que, selon moi, ce serait abuser de votre bon coeur?
—Non, je ne vois pas cela. Quand on est invité, on use de son droit en acceptant.
—Allons, dit madame de Blanchemont, vous avez la vraie politesse, je le comprends, et dans notre monde on ne l'a pas. Vous m'enseignez que la discrétion, celle qualité si vantée et malheureusement si nécessaire parmi nous, est devenue telle depuis que la bienveillance s'est changée en compliments, et depuis que le savoir-vivre n'est plus l'expression de la sincère obligeance.
—Vous parlez bien, dit le meunier dont la figure s'éclaira d'un rayon de vive intelligence, et je suis bien aise d'avoir eu l'occasion de vous obliger, foi d'homme!
—En ce cas, vous me permettrez de vous recevoir à mon tour quand vous viendrez à Blanchemont?
—Ah! cela, pardon! mais je n'irai pas chez vous. J'irai chez vos fermiers, comme j'y vas souvent, porter du blé; et je vous saluerai avec plaisir, voilà tout.
—Ah! ah! monsieur Louis, vous ne voulez pas déjeuner chez moi?
—Oui et non. Je mange souvent chez vos fermiers; mais si vous êtes là, ça sera changé. Vous êtes une dame noble, suffit.
—Expliquez-vous, je ne comprends pas.
—Voyons, est-ce que vous n'avez pas conservé les usages des anciens seigneurs? N'enverriez-vous pas votre meunier manger à la cuisine avec vos valets, et sans vous bien sur? Moi, ça ne me fâcherait pas de manger avec eux, puisque je l'ai bien fait aujourd'hui chez moi; mais ça me paraîtrait drôle de vous avoir fait asseoir chez moi, et de ne pouvoir pas m'asseoir chez vous, au coin du feu, et votre chaise a côté de la mienne. Voilà, je suis un peu fier. Je ne vous blâmerais pas, chacun suit ses idées et ses usages; c'est pourquoi je n'ai pas besoin d'aller me soumettre à ceux des autres quand je n'y suis pas forcé.