—Allons! dit M. Bricolin, le meunier dînera donc avec nous. Madame a raison de ne pas être fière. C'est le moyen de trouver toujours de la bonne volonté chez les autres. Rose, va donc appeler lo Grand-Louis qui est par là dans la cour. Dis-lui que la soupe est sur la table. Ça m'aurait coûté de faire un affront à ce garçon. Savez-vous, madame la baronne, que j'ai raison de tenir à ce meunier-là? C'est le seul qui ne retienne pas double mesure et qui ne change pas le grain. Oui, c'est le seul du pays, le diable me confonde! Ils sont tous plus voleurs les uns que les autres. D'ailleurs, le proverbe du pays le dit; «Tout meunier, tout voleur.» Je les ai tous essayés, et je n'ai encore trouvé que celui-là qui ne fit pas de mauvais comptes et de vilains mélanges. Outre qu'il a toute sorte d'attentions pour nous. Il ne moudrait jamais mon froment à la meule qui vient de broyer de l'orge et du seigle. Il sait que cela gâte la farine el lui ôte sa blancheur. Il met de l'amour-propre à me contenter, parce qu'il sait que je tiens à avoir du beau pain sur ma table. C'est ma seule fantaisie, à moi! Je suis humilié quand quelqu'un, venant chez moi, ne me dit pas: Ah! le beau pain! Il n'y a que vous, maître Bricolin, pour faire du pareil blé!—Tout blé d'Espagne, mon cher, on s'en flatte!

—Il est certain qu'il est magnifique, votre pain! dit Marcelle, pour faire valoir le meunier autant que pour satisfaire la vanité de M. Bricolin.

—Ah! mon Dieu! que de soucis pour un oeil de plus ou de moins dans le pain, et pour un boisseau de plus ou de moins par semaine! dit madame Bricolin. Quand nous avons des meuniers beaucoup plus près, et un moulin au bas du terrier, avoir affaire à un homme qui demeure à une lieue d'ici!

—Qu'est-ce que ça te fait? dit M. Bricolin, puisqu'il vient chercher les sacs et qu'il les rapporte sans prendre un grain de blé de plus que la mouture[4]? D'ailleurs, il a un beau et bon moulin, deux grandes roues neuves, un fameux réservoir, et l'eau ne manque jamais chez lui. C'est agréable de ne jamais attendre.

Note 4:[ (retour) ] Ou ne paie jamais les meuniers dans la Vallée-Noire: ils prélèvent leur part de grain avec plus ou moins de fidélité sur la mouture, et ils sont généralement plus honnêtes que ne le prétend M. Bricolin. Quand ils ont beaucoup de pratiques, ils retirent de cette industrie beaucoup plus que leur consommation, et peuvent se livrer à un petit commerce de grains.

—Et puis, comme il vient de loin, dit la fermière, vous vous croyez toujours obligé de l'inviter à dîner ou à goûter; voila une économie!

Le meunier en arrivant mit fin à celle discussion conjugale. M. Bricolin se contentait, quand sa femme le grondait, de hausser un peu les épaules, et de parler un peu plus vite que de coutume. Il lui pardonnait son humeur acariâtre, parce que l'activité el la parcimonie de sa ménagère lui étaient fort utiles.

—Allons, donc, Rose, s'écria madame Bricolin à sa fille, qui rentrait avec le Grand-Louis, nous t'attendons pour nous mettre à table. Tu aurais bien pu faire avertir le meunier par la Chounette, au lieu d'y courir toi-même.

—Mon père me l'avait commandé, dit Rose.

—Et vous n'y seriez pas venue sans cela, j'en suis bien sûr, dit le meunier tout bas à lu jeune fille.