—Tenez, dit Gilberte en riant, et détachant une fleur de sa ceinture, voici la plus belle rose de mon jardin: il y aura peut être dans son parfum une vertu salutaire pour endormir la prudence et adoucir la férocité de son ennemi. Laissez-la sur sa table, tâchez de la lui faire admirer et respirer. Il est horticulteur et n'a peut-être pas, dans son grand parterre, un aussi bel échantillon que ce produit de mes greffes de l'an passé. Si j'étais une châtelaine de ce bon temps que regrette Janille, je saurais peut-être faire une conjuration pour attacher un pouvoir magique à cette fleur. Mais, pauvre fille, je ne sais que prier Dieu, et je lui demande de répandre la grâce dans ce cœur farouche, comme il a fait descendre la rosée pour ouvrir ce bouton de rose.
—Serai-je donc vraiment forcé de lui laisser mon talisman? dit Émile en cachant la rose dans son sein; et ne dois-je pas le garder pour qu'il me serve une autre fois?»
Le ton dont il fit cette demande et l'émotion répandue sur son visage causèrent à Gilberte un instant de surprise ingénue.
Elle le regarda d'un air incertain, ne pouvant pas encore comprendre le prix qu'il attachait à la fleur détachée de son sein.
Elle essaya de sourire comme à une plaisanterie, puis elle se sentit rougir, et Janille reparaissant, elle ne répondit rien.
Émile, enivré d'amour, descendit avec une audacieuse rapidité le sentier dangereux de la colline. Quand il fut au bas, il osa se retourner, et vit Gilberte, qui, de sa terrasse plantée de rosiers, le suivait des yeux, bien qu'elle eût les mains occupées, en apparence, à tailler ses plantes favorites.
Elle n'était pas mise avec recherche, à coup sûr, ce jour-là plus que les autres. Sa robe était propre; comme tout ce qui avait passé par les mains scrupuleuses de Janille; mais elle avait été si souvent lavée et repassée que, de lilas, elle était devenue d'une teinte indéfinissable, comme celles que prennent les hortensias au moment de se flétrir.
Sa splendide chevelure blonde, rebelle aux torsades qu'on lui imposait, s'échappait de cette contrainte, et formait comme une auréole d'or autour de sa tête.
Une chemisette bien blanche et bien serrée encadrait son beau cou et laissait deviner le contour élégant de ses épaules. Émile la trouva resplendissante, aux rayons du soleil qui tombaient d'aplomb sur elle, sans qu'elle songeât à s'en préserver. Le hâle n'avait pu flétrir une si riche carnation, et elle paraissait d'autant plus fraîche que sa toilette était plus pâle et plus effacée.
D'ailleurs, l'imagination d'un amoureux de vingt ans est trop riche pour s'embarrasser d'un peu plus ou moins de parure. Cette petite robe fanée prit aux yeux d'Émile une teinte plus riche que toutes les étoffes de l'Orient, et il se demanda pourquoi les peintres de la renaissance n'avaient jamais su vêtir aussi magnifiquement leurs riantes madones et leurs saintes triomphantes.