«Peu à peu l'hypothèse communiste se dégagea de ses nuages; de bons écrits vinrent porter la lumière dans mon esprit. Je sentis la nécessité de me reporter aux enseignements de l'histoire et à la tradition du genre humain.

«J'avais une bibliothèque assez bien choisie des meilleurs documents et des plus sérieuses productions du passé.

«Mon père avait aimé la lecture, et moi je l'avais haïe si longtemps, que je ne savais pas même ce qu'il m'avait laissé de précieuses ressources pour mes vieux jours. Je me remis tout seul à l'ouvrage.

«Je rappris les langues mortes que j'avais oubliées, je lus pour la première fois, dans les sources mêmes, l'histoire des religions et des philosophies, et, un jour enfin, les grands hommes, les saints, les prophètes, les poëtes, les martyrs, les hérétiques, les savants, les orthodoxes éclairés, les novateurs, les artistes, les réformateurs de tous les temps, de tous les pays, de toutes les révolutions et de tous les cultes m'apparurent d'accord, proclamant, sous toutes les formes, et jusque par leurs contradictions apparentes, une vérité éternelle, une logique aussi claire que la lumière du jour: savoir, l'égalité des droits et la nécessité inévitable de l'égalité des jouissances, comme conséquence rigoureuse de la première.

«Depuis ce moment, je ne me suis plus étonné que d'une chose, c'est qu'au temps où nous vivons, avec tant de ressources, de découvertes, d'activité, d'intelligence et de liberté d'opinions, le monde soit encore plongé dans une si profonde ignorance de la logique des faits et des idées qui le forcent à se transformer; c'est qu'il y ait tant de prétendus savants et tant de soi-disant théologiens encouragés et entretenus par l'État et par l'Église, et qu'aucun d'eux n'ait su employer sa vie à faire le travail bien simple qui m'a conduit à la certitude; c'est enfin que, tout en se précipitant vers la catastrophe de sa dissolution, le monde du passé croie se préserver par la force et la colère de la destinée qui le presse et l'engloutit, tandis que les initiés à la loi de l'avenir n'ont pas encore assez de calme et de raison pour rire des outrages, et proclamer, tête levée, qu'ils sont communistes et non autre chose.

«Tenez, monsieur Cardonnet, vous qui parlez de rêves et d'utopies avec l'éloquence de l'enthousiasme, je vous pardonne de vous servir de ces expressions-là, parce qu'à votre âge, la vérité passionne, et qu'on s'en fait un idéal qu'on aime à placer un peu haut et un peu loin, pour avoir le plaisir de l'atteindre en combattant. Mais je ne peux pas m'émouvoir comme vous pour cette vérité qui me paraît, à moi, aussi positive, aussi évidente, aussi incontestable qu'elle vous semble neuve, hardie et romanesque.

«C'est chez moi le résultat d'une étude plus approfondie et d'une certitude mieux assise. Je ne hais pas votre vivacité, mais je ne me ferais pas un reproche de la combattre un peu pour vous empêcher de compromettre la doctrine par trop de pétulance.

«Prenez-y garde: vous êtes trop heureusement doué pour devenir jamais ridicule et vous plairez quand même aux gens qui vous combattront; mais craignez qu'en parlant trop vite et à trop de gens rebelles de choses si graves et aussi respectables, vous ne fassiez naître en eux des contradictions systématiques et une défense de mauvaise foi.

«Que diriez-vous d'un jeune prêtre qui ferait des sermons en dînant? Vous trouveriez qu'il compromet la majesté de ses textes. La vérité communiste est tout aussi respectable que la vérité évangélique; puisqu'au fond c'est la même vérité. N'en parlons donc pas à la légère et par manière de dispute politique.

«Si vous êtes exalté, il faut vous sentir bien maître de vous-même pour la proclamer; si vous êtes flegmatique, comme moi, il faut attendre qu'un peu de confiance et de liberté d'esprit vous vienne pour ouvrir votre cœur aux hommes sur un pareil sujet.