L'amour absorbe toute autre pensée; et ces deux jeunes gens, à force de songer l'un à l'autre, n'eurent bientôt plus le loisir de penser à quoi que ce fût.
Tout leur être devint sentiment, c'est-à-dire passion, et les heures s'envolèrent dans l'ivresse de se voir, ou se traînèrent dans l'attente du moment qui devait les réunir.
Chose étrange pour M. Cardonnet, qui observait son fils avec soin, et pour Émile, qui ne se rendait plus compte de ce qui se passait en lui-même, mais chose bien naturelle pourtant et bien inévitable! la passion qui avait absorbé toute cette première jeunesse de notre héros, c'est-à-dire le désir de s'instruire, de connaître et de prendre part à la vie générale, fit place à un doux sommeil de l'intelligence et à une sorte d'oubli de ses théories favorites.
Dans une société où tout serait en harmonie, l'amour deviendrait, à coup sûr, un stimulant au patriotisme et au dévouement social. Mais lorsque les intentions hardies et généreuses sont condamnées à une lutte pénible avec les hommes et les choses qui nous entourent, les affections personnelles nous captivent et nous dominent jusqu'à produire l'engourdissement des autres facultés.
Le peuple cherche dans l'ivresse du vin l'oubli de ses autres privations, et l'amant dans celle des regards de sa maîtresse trouve comme un philtre d'oubli pour tout le reste. Émile était trop jeune pour savoir et vouloir souffrir, et pourtant il avait déjà beaucoup souffert.
Maintenant que le bonheur venait le chercher, comment eût-il pu s'y soustraire? Avouons-le, sans trop de honte pour ce pauvre enfant, il ne pensait plus ni aux lois, ni aux faits, ni à l'avenir, ni au passé du monde, ni aux vices des sociétés, ni aux moyens de les sauver, ni aux misères humaines, ni aux volontés divines, ni au ciel, ni à la terre.
La terre, le ciel, la loi de Dieu, la destinée, le monde, c'était son amour; et pourvu qu'il vît Gilberte et qu'il lût son sort dans ses yeux, peu lui importait que l'univers s'écroulât autour de lui.
Il ne pouvait plus ouvrir un livre ni soutenir une discussion. Quand il s'était fatigué à courir sur tous les sentiers qui conduisaient vers l'objet aimé, il s'assoupissait auprès de sa mère, ou lui lisait les journaux sans comprendre un mot de ce que prononçait sa bouche; et quand il se retrouvait seul dans sa chambre, il se couchait bien vite pour éteindre sa lumière, et n'avoir plus le spectacle des objets extérieurs.
Alors les ténèbres s'illuminaient du feu intérieur qui l'animait, et sa vision radieuse venait se placer devant lui. Dans cette extase, il n'avait plus le sentiment du sommeil ou de la veille. Il rêvait les yeux ouverts, il voyait les yeux fermés.
Un mot d'affection enjouée, un sourire de Gilberte, sa robe qui l'avait effleuré en passant, un brin d'herbe qu'elle avait brisé, et dont il s'était emparé, c'en était bien assez pour l'occuper toute la nuit; et le jour avait à peine paru, qu'il courait préparer son cheval lui-même afin de partir plus vite. Il oubliait de manger, et ne s'étonnait même pas de vivre ainsi de la rosée du matin et de la brise qui soufflait de Châteaubrun.