—Est-ce que M. le marquis est sujet à de telles indispositions? demanda
Émile; sont-elles graves? durent-elles longtemps?»
Mais il avait oublié que Martin n'entendait d'autre parler que celui de son maître, et, sur un geste de ce dernier, Martin était déjà sorti de l'appartement.
«J'ai laissé parler ce pauvre sourd, dit M. de Boisguilbault; rien n'eût servi de l'interrompre. Mais, d'après son récit, ne me prenez pas pour un poltron.
«Je ne crains point la mort, Émile; je l'ai beaucoup désirée autrefois: désormais, je l'attends avec calme. Il y a déjà longtemps que je sens ses approches; mais elle vient lentement, et je mourrai comme j'ai vécu, sans me presser.
«Je suis sujet à des fièvres intermittentes qui m'ôtent l'appétit et le sommeil, mais dont personne ne s'aperçoit, parce qu'elles me laissent assez de forces pour le peu qu'il m'en faut.
«Je ne crois pas à la médecine; jusqu'ici, elle n'a trouvé le moyen d'enlever le mal qu'en attaquant la vie dans son principe. Sous quelque forme que ce soit, c'est de l'empirisme, et j'aime mieux plier sous la main de Dieu que bondir sous celle d'un homme.
«Cette fois j'ai été plus accablé que de coutume; je me suis senti plus faible d'esprit, et, je vous l'avouerai sans honte, Émile, j'ai reconnu que je ne pouvais plus vivre seul.
«Les vieillards sont des enfants pour s'éprendre d'un bonheur nouveau; mais quand il s'agit de le perdre, ils ne se consolent pas comme les enfants. Ils redeviennent vieillards, et ils meurent.
«Ne vous embarrassez pas de ce que je vous dis là: c'est la fièvre qui me donne cette expansion. Quand je serai guéri, je ne le dirai plus, je ne le penserai même plus; mais je le sentirai toujours à l'état d'instinct à travers mon apathie.
«Ne vous croyez pas enchaîné pour cela à ma triste vieillesse. Il est fort indifférent que je vive un an de plus ou de moins, et qu'une main amie ferme les yeux de celui qui a vécu seul. Mais puisque vous voilà revenu, merci! ne parlons plus de moi, mais de vous. Qu'avez-vous fait durant tous ces tristes jours?