Quand il se retrouva dans les ruines de Crozant, conduisant en triomphe sa bien-aimée, il brisa toutes les branches de broussailles qu'il put atteindre, et les jeta sous les pieds de l'âne, comme autrefois les Hébreux semaient de perles les traces de l'humble monture du divin maître.

Puis il prit Gilberte dans ses bras pour la poser sur le plus beau gazon qu'il put choisir, quoiqu'elle n'eût aucun besoin d'un pareil secours pour descendre d'un âne si petit et si tranquille. Émile n'était plus timide, car il était fou; et si Antoine n'eût pas été le moins clairvoyant des hommes, il eût compris qu'il ne fallait pas plus songer à réprimer cette passion exaltée qu'à empêcher la Creuse ou la Sédelle de courir ou de gronder.

«Ça, je meurs de faim, dit M. Antoine, et, avant de savoir comment nous nous rencontrons si à point, je veux qu'on ne me parle que de déjeuner. Un convive de plus ne nous fait pas peur, car Janille nous a bourrés de provisions. Ouvrez votre gibecière, petit drôle, dit-il à Charasson, tandis que je vais faire une entaille au sac que ma fille portait en croupe. Et puis, Émile courra aux maisons qui sont là-bas, et nous trouvera un renfort de pain bis. Restons près de la rivière, c'est de l'eau de roche excellente, prise en petite quantité avec beaucoup de vin.»

Le déjeuner champêtre fut bientôt étalé sur l'herbe, Gilberte se fit une assiette avec une grande feuille de lotus, et son père découpa les portions avec une espèce de sabre qu'on appelait eustache de poche. Émile apporta, outre le pain, du lait pour Gilberte et des cerises sauvages qui furent déclarées excellentes, et dont l'amertume a du moins l'avantage d'exciter l'appétit. Sylvain, assis comme un singe sur le tronc penché d'un arbre, n'eut pas une part moins copieuse que les autres, et mangea avec d'autant plus de plaisir, disait-il, qu'il n'avait pas là les yeux de mademoiselle Janille pour compter les morceaux d'un air de reproche. Émile fut rassasié au bout d'un instant. Bien qu'on se moque des héros de roman qui ne mangent jamais, il est bien certain que les amoureux ont peu d'appétit, et qu'en cela les romans sont aussi vrais que la vie.

Quel transport pour Émile, après avoir cru qu'il ne reverrait plus Gilberte que sévère et méfiante, de la retrouver telle qu'il l'avait laissée la veille, pleine d'abandon et de noble imprévoyance! Et comme il aimait Antoine d'être incapable d'un soupçon, et de conserver une si expansive gaieté!

Jamais il ne s'était senti si gai lui-même; jamais il n'avait vu un plus beau jour que cette pâle journée de septembre, un site plus riant et plus enchanté que cette sombre forteresse de Crozant! Et justement Gilberte avait ce jour-là sa robe lilas, qu'il ne lui avait pas vue depuis longtemps, et qui lui rappelait le jour et l'heure où il était devenu éperdument amoureux!

Il apprit qu'on s'était mis en route pour aller voir un parent à la Clavière, avant les deux jours qu'on devait aller passer à Argenton, et que, n'ayant trouvé personne dans ce château, on avait résolu de faire une promenade à Crozant, où l'on resterait jusqu'au soir; et il n'était guère que midi! Émile s'imagina avoir l'éternité devant lui. M. Antoine s'étendit à l'ombre après le déjeuner, et s'endormit d'un profond sommeil. Les deux amants, suivis de Charasson, entreprirent de faire le tour de la forteresse.

XXI.

LE PETIT COUCHER DE M. ANTOINE.

Le page de Châteaubrun réjouit un instant le jeune couple par ses naïvetés; mais, emporté bientôt par le besoin de courir, il s'écarta à la poursuite des chèvres, faillit se faire un mauvais parti avec les chevriers, et finit par s'entendre avec eux, en jouant aux palets sur le bord de la Creuse, pendant qu'Émile et Gilberte entreprenaient de longer la Sédelle sur l'autre flanc de la montagne.