«—Je ne vais nulle part aujourd'hui, dit-il, et je suis prêt à aller partout.»
«Je ne suis pas superstitieux, Monsieur, et pourtant les histoires de ma nourrice me revinrent à l'esprit je ne sais comment, et j'eus un instant de sotte méfiance, comme si je m'étais trouvé en cabriolet côte à côte avec Satan. Je regardais de travers cet étrange personnage qui, n'ayant aucun but, s'en allait ainsi à travers monts et rivières pour le seul plaisir de s'exposer ou de m'exposer avec lui, moi, nigaud, qui m'étais laissé persuader de monter dans sa brouette infernale.
«Voyant que je ne disais mot, il crut devoir me rassurer.
«—Ma manière de courir le pays vous étonne, me dit-il, sachez donc que j'y viens avec le dessein de tenter un établissement dans le lieu qui me paraîtra le plus convenable. J'ai des fonds à placer, que ce soit pour moi ou pour d'autres, peu vous importe sans doute; mais enfin vous pouvez m'aider par vos indications à atteindre mon but.
«—Fort bien, lui dis-je, tout à fait rassuré en voyant qu'il parlait raisonnablement; mais, pour vous donner des conseils, il me faudrait savoir d'abord quelle espèce d'établissement vous prétendez faire.
«—Il suffira, dit-il, éludant ma question, que vous répondiez à tout ce que je vous demanderai. Par exemple, quelle est, au maximum, la force de ce petit cours d'eau que nous venons de traverser, depuis ce même endroit jusqu'à son débouché dans la Creuse?
«—Elle est fort irrégulière; vous venez de la voir au minimum; mais ses crues sont fréquentes et terribles; et si vous voulez voir le moulin principal, ancienne propriété de la communauté religieuse de Gargilesse, vous vous convaincrez des ravages de ce torrent, des continuelles avaries qu'éprouve cette pauvre vieille usine, et de la folie qu'il y aurait à faire là de grandes dépenses.
«—Mais avec de grandes dépenses, Monsieur, on enchaîne les forces déréglées de la nature! Où la pauvre usine rustique succombe, l'usine solide et puissante triomphe!
«—C'est vrai, repris-je; dans toute rivière, les gros poissons mangent les petits.»
«Il ne releva point cette réflexion et continua à me promener et m'interroger. Moi, complaisant par devoir et un peu flâneur par nature, je le conduisis de tous côtés. Nous entrâmes dans plusieurs moulins, il causa avec les meuniers, examina toutes choses avec attention, et revint à Gargilesse, où il s'entretint avec le maire et les principaux de l'endroit, avec lesquels il désira que je le misse tout de suite en relations. Il accepta le repas que lui offrit le curé, se laissa choyer sans façon et faisant entendre qu'il était en position de rendre encore plus de services aux gens qu'il n'en recevrait d'eux. Il parlait peu, et écoutait beaucoup et s'enquérait de tout, même des choses qui paraissaient fort étrangères aux affaires: par exemple, si les gens du pays étaient dévots sincères ou seulement superstitieux; si les bourgeois aimaient leurs aises ou s'ils les sacrifiaient à l'économie; si l'opinion était libérale ou démocratique; de quelles gens le conseil général du département était composé; que sais-je? Quand la nuit vint, il prit un guide pour aller coucher au Pin, et je ne le revis plus que trois jours après. Il passa devant Châteaubrun et s'arrêta à ma porte, pour me remercier, disait-il, de l'obligeance que je lui avais montrée; mais, dans le fait, je crois, pour me faire encore des questions.—Je reviendrai dans un mois, me dit-il en prenant congé de moi, et je crois que je me déciderai pour Gargilesse. C'est un centre, le lieu me plaît, et j'ai dans l'idée que votre petit ruisseau, que vous faites si méchant, ne sera pas bien difficile à réduire. J'aurai moins de dépenses pour le gouverner que je n'en aurais sur la Creuse; et, d'ailleurs, l'espèce de petit danger que nous avons couru en le traversant et que nous avons surmonté me fait croire que ma destinée est de vaincre en ce lieu.