«Au! pardine, le voilà bien, s'écria l'enfant en désignant du bras M. Cardonnet, dont la haute taille et les vêtements sombres se dessinaient sur l'autre rive. Il regarde l'eau; peut-être qu'il craint la dribe, quoiqu'il ait coutume de dire que c'est des bêtises.

—La dribe, c'est donc la crue de l'eau? demanda Émile, qui commençait à comprendre le mot déribe, dérive.

—Oui, Monsieur, c'est comme une trompe (une trombe), qui vient par les grands orages. Mais l'orage est passé, la dribe n'est pas venue; et je crois bien que le Jean aura mal prophétisé. Stapendant, Monsieur, voyez comme les eaux sont basses! c'est presque à sec depuis hier et c'est mauvais signe. Passons-vite, ça peut venir d'une minute à l'autre …»

Ils redoublèrent le pas et traversèrent facilement à gué un premier bras du torrent. Mais à un effort que le cheval d'Émile avait fait pour gravir la marge un peu escarpée de la petite île, il avait rompu ses sangles, et il lui fallut mettre pied à terre pour essayer de fixer sa selle. Ce n'était pas facile, et dans sa précipitation à rejoindre ses parents, Émile s'y prit mal; le nœud qu'il venait de faire coula comme il mettait le pied dans l'étrier, et Charasson fut obligé de couper un bout de la corde qui lui servait de bride pour consolider cette petite réparation. Tout cela prit un certain temps, pendant lequel leur attention fut tout à fait détournée du fléau que Sylvain appréhendait. L'îlot était couvert d'une épaisse saulée qui ne leur permettait pas de voir à dix pas autour d'eux.

Tout à coup un mugissement semblable au roulement prolongé du tonnerre se fit entendre, arrivant de leur côté avec une rapidité extrême. Émile, se trompant sur la cause de ce bruit, regarda le ciel qui était serein au-dessus de sa tête: mais l'enfant devint pâle comme la mort: «La dribe! s'écria-t-il, la dribe! sauvons nous, Monsieur!».

Ils traversèrent l'île au galop; mais avant qu'ils fussent sortis de la saulée, des flots d'une eau jaunâtre et couverte d'écume, vinrent à leur rencontre, et leurs chevaux en avaient déjà jusqu'au poitrail, lorsqu'ils se trouvèrent en face du torrent gonflé qui se répandait avec fureur sur les terrains environnants.

Émile voulait tenter le passage; mais son guide s'attachant après lui: «Non, Monsieur, non, s'écria-t-il, il est trop tard. Voyez la force du torrent, et les poutres qu'il charrie! Il n'y a ni homme ni bête qui puisse s'en sauver. Laissons les chevals, Monsieur, laissons les chevals, peut-être qu'ils auront l'esprit d'en sortir; mais c'est trop risquer pour des chrétiens. Tenez, au diable! voilà la passerelle emportée! Faites comme moi, Monsieur, faites comme moi, ou vous êtes mort!»

Et Charasson, qui avait déjà de l'eau jusqu'aux épaules, se mit à grimper lestement sur un arbre. Émile voyant à la fureur du torrent qui grossissait d'un pied à chaque seconde, que le courage allait devenir folie, et songeant à sa mère, se décida à suivre l'exemple du petit paysan.

«Pas celui-là, Monsieur, pas celui-là! cria l'enfant en lui voyant escalader un tremble. C'est trop faible, ça sera emporté comme une paille. Venez auprès de moi, pour l'amour du bon Dieu, attrapez-vous à mon arbre!»

Émile reconnaissant la justesse des observations de Sylvain, qui, au milieu de son épouvante, ne perdait ni sa présence d'esprit, ni le bon désir de sauver son prochain, courut au vieux chêne que l'enfant tenait embrassé, et parvint bientôt à se placer non loin de lui sur une forte branche, à quelques pieds au-dessus de l'eau. Mais il leur fallut bientôt céder ce poste à l'élément irrité qui montait toujours; et, montant de leur côté de branche en branche, ils réussirent à s'en préserver.