«D'après tout cela, reprit M. Antoine, qui ne vit rien que de très-simple dans l'action de sa fille, il faudra bien que Janille convienne qu'il y a un peu de malheur dans ma vie; car il y avait quelque temps que ce procès durait quand je découvris, au fond d'un vieux meuble abandonné, la déclaration que mon père avait laissée de sa dette. Jusque-là, je n'avais pas cru à la bonne foi des créanciers. Le malheur qu'ils avaient eu de perdre leurs titres était invraisemblable, je dormais donc sur les deux oreilles. Ma Gilberte était née, et je ne me doutais guère qu'elle était réservée à partager avec moi un sort tout à fait précaire. L'existence de cette chère enfant me rendit le coup un peu plus sensible qu'il ne l'eût été à mon imprévoyance naturelle. Me voyant dénué de toutes ressources, je me résolus à travailler pour vivre, et c'est là que j'eus d'abord quelques moments assez rudes.

—Oui, Monsieur, c'est vrai, dit Janille, mais vous vîntes à bout de vous astreindre au travail, et vous eûtes bientôt repris votre bonne humeur et votre franche gaieté, avouez-le!

—Grâce à toi, brave Janille, car toi, tu ne m'abandonnas point. Nous allâmes habiter Gargilesse, avec Jean Jappeloup, et le digne homme me trouva de l'ouvrage.

—Quoi, dit Émile, vous avez été ouvrier, monsieur le comte?

—Certainement, mon jeune ami. J'ai été apprenti charpentier, garçon charpentier, aide-charpentier au bout de quelques années, et il n'y a pas plus de deux ans que vous m'eussiez vu une blouse au dos, une hache sur l'épaule, allant en journée avec Jappeloup.»

—C'est donc pour cela, dit Émile tout troublé, que … il s'arrêta, n'osant achever.

—C'est pour cela, oui, je vous comprends, répliqua monsieur Antoine, que vous avez entendu dire: «Le vieux Antoine s'est déconsidéré grandement pendant sa misère; il a vécu avec les ouvriers, on l'a vu rire et boire avec eux dans les cabarets.» Eh bien, cela mérite un peu d'explications et je ne me ferai pas plus tort et plus pur que je ne suis. Dans les idées des nobles et des gros bourgeois de la province, j'aurais mieux fait sans doute de demeurer triste et grave, fièrement accablé sous ma disgrâce, travaillant en silence, soupirant à la dérobée, rougissant de toucher un salaire, moi qui avais eu des salariés sous mes ordres, et ne me mêlant point le dimanche à la gaieté des ouvriers qui me permettaient de joindre mon travail au leur durant la semaine. Eh bien, j'ignore si c'eût été mieux ainsi, mais je confesse que cela n'était pas du tout dans mon caractère. Je suis fait de telle sorte, qu'il m'est impossible de m'affecter et de m'effrayer longtemps de quoi que ce soit. J'avais été élevé avec Jappeloup et avec d'autres petits paysans de mon âge. J'avais traité de pair à compagnon avec eux dans les jeux de notre enfance. Je n'avais jamais fait, depuis, le maître ni le seigneur avec eux. Ils me reçurent à bras ouverts dans ma détresse, et m'offrirent leurs maisons, leur pain, leurs conseils, leurs outils et leurs pratiques. Comment ne les aurais-je pas aimés? Comment leur société eût-elle pu me paraître indigne de moi? Comment n'aurais-je pas partagé avec eux, le dimanche, le salaire de la semaine? Bah! loin de là, j'y trouvai tout à coup le plaisir et la joie comme une récompense de mon travail. Leurs chants, leurs réunions sous la treille où se balançait la branche de houx du cabaret, leur honnête familiarité avec moi, et l'amitié indissoluble de ce cher Jean, mon frère de lait, mon maître en charpenterie, mon consolateur, me firent une nouvelle vie que je ne pus pas m'empêcher de trouver fort douce, surtout quand j'eus réussi à être assez habile dans la partie pour ne point rester à leur charge.

—Il est certain que vous étiez laborieux, dit Janille, et que, bientôt, vous fûtes très-utile au pauvre Jean. Ah! je me souviens de ses colères avec vous dans les commencements, car il n'a jamais été patient, le cher homme, et vous, vous étiez si maladroit! Vrai, monsieur Émile, vous auriez ri d'entendre Jean jurer et crier après monsieur le comte, comme après un petit apprenti. Et puis, après cela, on se réconciliait et on s'embrassait, que ça donnait envie de pleurer. Mais puisque au lieu de nous quereller entre nous, comme j'en avais l'intention tout à l'heure, voilà que nous nous sommes mis à vous raconter tout bonnement notre histoire, je vas, moi, vous dire le reste; car si on laisse faire M. Antoine, il ne me laissera pas placer une parole.

—Parle, Janille, parle! s'écria M. Antoine; je te demande pardon de t'en avoir privée si longtemps!»

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