«—Comment, non? Est-ce que vous ne vous souvenez pas qu'après m'avoir employé longtemps et ne m'avoir jamais fait de reproches (il me semble que je n'en méritais point), vous m'avez appelé dans votre cabinet un beau matin, et que vous m'avez dit: «Voilà le compte de tes dernières journées, va-t'en!» Et comme je vous demandais quel jour il fallait revenir, vous m'avez dit jamais! et, comme j'étais mécontent de cette façon d'agir, et que je vous demandais en quoi j'avais démérité auprès de vous, vous m'avez montré la porte du bout du doigt, sans daigner desserrer les lèvres. Il y a environ vingt ans de ça, et il se peut que vous l'ayez oublié. Mais moi, je l'ai toujours sur le cœur, et je trouve que vous avez été bien dur et bien injuste envers un pauvre ouvrier, qui travaillait de son mieux et qui n'était pas plus maladroit qu'un autre. J'ai cru d'abord que vous aviez une lubie et que vous en reviendriez; mais j'ai eu beau attendre, vous ne m'avez jamais fait redemander. J'étais trop fier pour venir quêter votre ouvrage; je n'en manquais pas ailleurs, j'en ai toujours eu à discrétion; et si je n'étais pas forcé, à l'heure qu'il est, de me cacher dans les bois, je ne serais pas à court de pratiques; mais ce qui m'a blessé, voyez-vous, c'est d'avoir été chassé comme un chien, pis que cela, comme un paresseux ou un voleur, et sans qu'on daignât me mettre à même de me justifier. J'ai pensé que j'avais quelque ennemi dans votre maison, et qu'on vous avait fait de faux rapports. Mais je n'ai jamais deviné qui ce pouvait, être, car je ne me suis jamais connu d'autres ennemis que les gardes champêtres et les gabelous. J'ai gardé le silence; je ne me suis pas plaint de vous, mais je vous ai plaint d'être crédule pour le mal, et comme je vous aimais un peu, ça m'a chagriné de vous trouver des torts.
«M. de Boisguilbault avait toujours l'air de ne pas m'entendre; mais quand j'eus tout dit:
«—De combien est ton amende? dit-il d'un ton d'indifférence.
«—Le tout réuni se monte à un millier de francs, plus les frais.
«—Eh bien, va-t'en dire au maire de ton village … M. Cardonnet, n'est-ce pas? de m'envoyer une personne de confiance pour que je puisse régler tes affaires avec l'autorité. Tu lui diras que je ne sors pas, que je suis d'une mauvaise santé, mais que je le prie d'avoir cette obligeance.
«—Est-ce que vous consentez à me servir de caution?
«—Non, je paie ton amende. Tu peux t'en aller.—Et quand voulez-vous que je revienne travailler chez vous pour m'acquitter envers vous?—Je n'ai pas d'ouvrage, ne viens pas.—Vous voulez donc me faire l'aumône?—Non pas, mais te rendre un très-petit service qui me coûte peu. C'est assez; laisse-moi.—Et si je ne veux pas l'accepter?—Tu auras tort.—Et vous ne voulez pas que je vous remercie?—C'est inutile.» Là-dessus il m'a bel et bien tourné le dos, et il s'en allait tout de bon, mais je l'ai suivi; et sachant bien que les longs compliments n'étaient pas de son goût, je lui ai dit comme ça: «Monsieur de Boisguilbault, une poignée de main, s'il vous plaît!»
—Quoi! tu as osé lui dire cela? s'écria Janille.
—Eh bien, pourquoi n'aurais-je pas osé? que peut-on dire à un homme de plus honnête?
—Et qu'a-t-il répondu? qu'a-t-il fait? dit Gilberte.