—Oui, oui, partez!» s'écrièrent à la fois Gilberte, son père et Janille. Émile comprit que Gilberte était contente de lui, et il courut chercher son cheval.

Mais comme il descendait le sentier au pas avec le charpentier, M. de Châteaubrun courut après lui, et l'arrêta pour lui dire d'un air un peu embarrassé:

«Mon cher enfant, vous êtes généreux et délicat, je puis vous confier … je dois vous avertir d'une chose … de peu d'importance peut-être … mais qu'il est nécessaire que vous sachiez. C'est que … pour un motif ou pour un autre … enfin, je suis brouillé avec M. de Boisguilbault, il est donc inutile que vous lui parliez de moi … Évitez de prononcer mon nom devant lui, et de lui faire savoir que vous sortez de chez moi; cela pourrait lui causer quelque humeur et refroidir ses bonnes dispositions à l'égard de notre pauvre Jean.»

Émile promit de se taire, et, perdu dans ses pensées, plus occupé de la belle Gilberte que de son protégé et de sa mission, il suivit son guide dans la direction de Boisguilbault.

XI,

UNE OMBRE.

Cependant, à mesure qu'il approchait du manoir de Boisguilbault, Émile se demandait à quel homme supérieur ou bizarre il allait avoir affaire, et force lui fut de prêter l'oreille aux explications que, dans son bon sens rustique, le charpentier cherchait à lui donner sur cet énigmatique personnage. De tout ce qu'Émile put recueillir dans ces renseignements un peu contradictoires et semés de conjectures, il résulta que le marquis de Boisguilbault était immensément riche, nullement cupide, quoiqu'il eût beaucoup d'ordre; généreux autant que sa sauvagerie et sa nonchalance lui permettaient d'exercer la bienfaisance, c'est-à-dire secourant tous les pauvres qui s'adressaient à lui, mais n'allant jamais s'enquérir de leurs peines et de leurs besoins, et faisant à tous un si froid et si triste accueil, qu'à moins de motifs impérieux nul n'était tenté de l'approcher. Ce n'était pourtant pas un homme dur et insensible, et jamais il ne repoussait la plainte, ni ne révoquait en doute l'opportunité de l'aumône. Mais il était si distrait et paraissait si indifférent à toutes choses, que le cœur se resserrait et se glaçait auprès de lui. Il grondait rarement et ne punissait jamais. Jappeloup était presque le seul auquel il eût tenu rigueur, et la manière dont il venait de le dédommager faisait penser au charpentier que s'il eût été moins fier lui-même, et s'il se fût présenté plus tôt devant le marquis, ce dernier n'aurait eu aucun souvenir du caprice qui le lui avait fait bannir.

«Cependant, ajoutait Jean, il y a une autre personne à qui M. de Boisguilbault en veut encore plus qu'à moi, quoiqu'il n'ait jamais cherché à lui faire de tort. Mais c'est une brouille à n'en jamais revenir; et puisque M. Antoine vous en a touché un mot, je puis bien vous dire, monsieur Émile, que, dans cette circonstance-là, M. de Boisguilbault a fait penser à beaucoup de gens qu'il avait la cervelle détraquée. Imaginez-vous qu'après avoir été pendant vingt ans l'ami, le conseil, quasi le père de son voisin, M. Antoine de Châteaubrun, il lui a, tout d'un coup, tourné le dos et fermé la porte au nez, sans que personne, pas même M. Antoine, puisse dire à propos de quoi … Du moins le prétexte était si ridicule, qu'à moins de le croire fou, on ne peut expliquer cela. C'est pour un délit de chasse que M. Antoine aurait commis sur les terres du marquis. Et notez que, depuis qu'il était au monde, M. Antoine avait toujours chassé chez M. de Boisguilbault comme chez lui, puisqu'ils étaient camarades et bons amis; que jamais M. de Boisguilbault, qui, de sa vie, n'a touché un fusil ni tenu une pièce de gibier, n'avait trouvé mauvais que ses voisins tuassent le sien; qu'enfin il n'avait nullement prévenu M. Antoine qu'il lui interdisait de chasser sur ses terres. Tant il y a que depuis ce temps-là, c'est-à-dire depuis environ vingt ans, les deux voisins ne se sont pas revus, qu'ils n'ont pas échangé une parole, et que M. de Boisguilbault ne veut pas souffrir qu'on lui prononce le nom de Châteaubrun. De son côté, M. Antoine, quoique cela l'affecte plus qu'il ne veut le dire, est obstiné à ne faire aucune démarche et il a l'air de fuir M. de Boisguilbault tout autant qu'il en est fui. Comme mon renvoi de Boisguilbault date à peu près de la même époque, je pense que c'est un trop plein de la colère du marquis qui est retombé sur moi, ou bien que, comme il me savait dès lors très-attaché à M. Antoine, il a craint que je n'eusse la hardiesse de lui en parler et de blâmer son caprice. En cela il ne s'est guère trompé, car je n'ai pas la langue engourdie, et il est certain que j'aurais fait entendre mon mot à l'oreille de M. le marquis. Il a voulu prendre les devants; je ne peux pas expliquer autrement sa dureté envers moi.

—Cet homme a-t-il une famille? demanda Émile.

—Nenni, Monsieur. Il avait épousé une fort jolie demoiselle, trop jeune pour lui, une parente pas riche. Cela ressemblait de sa part à un mariage d'amour, mais il n'y parut guère à sa conduite; car il n'en fut ni plus gai, ni plus liant, ni plus aimable. Il ne changea rien à sa manière de vivre comme un ours, sauf le respect que je lui dois. M. Antoine continua à être à peu près le seul habitué de la maison, et madame s'y ennuya si bien, qu'un beau jour elle s'en alla habiter Paris sans que son mari songeât à l'y suivre ou à la faire revenir auprès de lui. Elle y mourut encore toute jeune, sans lui avoir donné d'enfants, et depuis ce temps, soit qu'un chagrin caché lui ait toqué la cervelle, soit que le plaisir d'être seul l'ait consolé de tout, il a vécu absolument enfermé dans son château, sans aucune compagnie, pas même celle d'un pauvre chien. Sa famille est à peu près éteinte, on ne lui connaît pas d'héritiers, pas d'amis; on ne peut donc présumer qui sera enrichi par sa mort.