Émile ne s'évanouit pas lorsque M. de Boisguilbault le salua; mais si, au lieu de lui dire: «Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, j'étais dans mon parc», il lui eût dit: «J'étais en train de me faire enterrer», il n'eût pas été trop surpris.»
La toilette surannée du marquis ajoutait à sa physionomie de revenant. Il s'était mis à la mode une seule fois dans sa vie, le jour de son mariage. Depuis lors, il n'avait plus songé à changer rien à sa toilette, et il avait donné pour modèle invariable à son tailleur l'habit qu'il venait d'user, sous prétexte qu'il y était habitué, et qu'il craignait d'être gêné par une coupe nouvelle. Il avait donc le costume d'un petit-maître de l'Empire, ce qui produisait le plus étrange contraste avec sa figure triste et flétrie. Un habit vert très-court, des pantalons de nankin, un jabot très-roide, des bottes à cœur, et, pour rester fidèle à ses habitudes, une petite perruque blonde de la nuance de ses anciens cheveux et ramassée en touffe sur le milieu du front. Des cols empesés montant très-haut, et relevant jusqu'aux yeux ses longs favoris blancs comme la neige, donnaient à sa longue figure la forme d'un triangle. Il était d'une propreté scrupuleuse, et pourtant quelques brins de mousse sèche sur ses habits attestaient qu'il ne venait pas de faire toilette exprès pour recevoir son hôte, mais qu'il avait coutume de se promener dans la solitude de son parc avec cette invariable tenue de rigueur.
Il s'assit sans rien dire, salua sans rien dire et regarda Émile sans rien dire. D'abord le jeune homme fut embarrassé de ce silence, et se demanda s'il ne devait pas l'attribuer au dédain. Mais, en voyant le marquis tourner gauchement dans ses doigts une petite branche de chèvrefeuille comme pour se donner une contenance, Émile s'aperçut que ce vieillard était timide comme un enfant, soit par nature, soit par la longue absence de relations où il s'était systématiquement retranché.
Il se décida donc à prendre la parole, et voulant se rendre agréable à son hôte, afin de le maintenir dans ses bonnes dispositions pour le charpentier, il n'hésita pas à lui donner du marquis à chaque mot, s'abandonnant peut-être en secret à un sentiment ironique pour l'orgueil nobiliaire du personnage.
Mais cette railleuse déférence parut aussi indifférente au marquis que l'objet de la visite d'Émile. Il répondit par monosyllabes, pour le remercier de son empressement et lui confirmer qu'il se chargeait de payer les amendes du délinquant.
«C'est une belle et bonne action que vous faites là, monsieur le marquis, dit Émile, et votre protégé, auquel je m'intéresse de tout mon cœur, en est aussi reconnaissant qu'il en est digne. Sans doute vous ignorez que dernièrement, lors de l'inondation, il s'est jeté dans la rivière pour sauver un enfant, et qu'il y a réussi, en courant de grands dangers.
—Il a sauvé un enfant … à lui? demanda M. de Boisguilbault, qui n'avait pas paru entendre les paroles d'Émile, tant il avait montré d'indifférence et de préoccupation.
—Non; l'enfant d'un autre, du premier venu: j'ai fait la même question, j'ai appris que les parents lui étaient presque étrangers.
—Et il l'a sauvé? reprit le marquis après une minute de silence, pendant laquelle il semblait qu'un autre monde imaginaire lui eût traversé le cerveau. C'est fort heureux.»
La voix et l'accent du marquis étaient encore plus refroidissants que sa figure et sa contenance. C'était une diction lente, des mots qui paraissaient sortir de ses lèvres avec un effort extrême, un timbre sans la moindre inflexion. «Décidément il ne sort pas de chez lui et ne se montre à personne, parce qu'il sait qu'il est mort», se dit Émile, qui pensait toujours à sa légende allemande.