«Oui, là était ma vocation, n'en doutez pas. L'agriculture est en enfance; le paysan s'épuise aux travaux grossiers de la routine; des terres immenses sont incultes. La science décuplerait les richesses territoriales et allégerait la fatigue de l'homme.
«Mes idées sur la société s'accordaient avec le rêve de cet avenir. Je vous demandais de m'envoyer étudier dans quelque ferme-modèle. J'aurais été heureux de me faire paysan, de travailler d'esprit et de corps, d'être en contact perpétuel avec les hommes et les choses de la nature. Je me serais instruit avec ardeur, j'aurais creusé plus avant que d'autres peut-être le champ des découvertes! Et, un jour, sur quelque lande déserte et nue transformée par mes soins, j'aurais fondé une colonie d'hommes libres, vivant en frères et m'aimant comme un frère.
«C'était là toute mon ambition, toute ma soif de fortune et de gloire. Était-ce donc insensé? et pourquoi avez-vous exigé que j'allasse apprendre servilement un code qui ne sera jamais le mien?
—Voilà, voilà! dit M. Cardonnet en haussant les épaules; voilà l'utopie du frère Émile, frère morave, quaker, néo-chrétien, néo-platonicien, que sais-je? C'est superbe, mais c'est absurde.
—Eh bien, dites donc pourquoi, mon père; car vous prononcez toujours la sentence sans la motiver.
—Parce que, mêlant tes utopies de socialiste à tes spéculations creuses de savant, tu aurais versé des trésors sur la pierre, tu n'aurais fait pousser ni froment sur le sol stérile, ni hommes capables de vivre en frères sur la terre commune. Tu aurais dépensé follement d'une main ce que j'aurais amassé de l'autre; et à quarante ans, épuisé de fantaisies, à bout de génie et de confiance, dégoûté de l'imbécillité ou de la perversité de tes disciples, fou peut-être, car c'est ainsi que finissent les âmes sensibles et romanesques, lorsqu'elles veulent appliquer leurs rêves, tu me serais revenu accablé de ton impuissance, irrité contre l'humanité, et trop vieux pour reprendre le bon chemin. Au lieu que, si tu m'écoutes et me suis, nous marcherons ensemble sur une route droite et sûre, et avant qu'il soit dix ans, nous aurons fait une fortune dont je n'ose te dire le chiffre, tu n'y croirais pas.
—Admettons que ce ne soit pas un rêve, aussi, mon père, et peu m'importe jusqu'à présent; que ferons-nous de cette fortune?
—Tout ce que tu voudras, tout le bien que tu rêveras alors; car je ne suis pas inquiet pour la raison et la prudence, si tu laisses venir l'expérience de la vie, et mûrir paisiblement ta cervelle.
—Eh quoi! nous ferons le bien? oui, c'est de cela qu'il faut me parler, mon père, et je suis tout oreilles! Quel sera ce bonheur dont nous doterons les hommes?
—Tu le demandes! Quel mystère divin cherches-tu donc ailleurs que dans les choses humaines? Nous aurons procuré à toute une province les bienfaits de l'industrie! Et ne sommes-nous pas déjà sur la voie? Le travail n'est-il pas la source et l'aliment du travail? ne faisons-nous pas travailler déjà ici plus d'hommes en un jour que l'agriculture et les petites industries barbares que je tends à supprimer n'en occupaient dans un mois? Leurs salaires ne sont-ils pas augmentés? Ne sont-ils pas à même d'acquérir l'esprit d'ordre, la prévoyance, la sobriété, toutes les vertus qui leur manquent? Où donc sont cachées ces vertus, seul bonheur du pauvre? dans le travail absorbant, dans la fatigue salutaire et dans le salaire proportionné. Le bon ouvrier a l'esprit de famille, le respect de la propriété, la soumission aux lois, l'économie, l'habitude et les trésors de l'épargne. C'est l'oisiveté de tous les mauvais raisonnements qu'elle engendre qui le perdent. Occupez-le, écrasez-le de besogne; il est robuste, il le deviendra davantage; il ne rêvera plus le bouleversement de la société. Il mettra de la règle dans sa conduite, de la propreté dans sa maison, il y apportera le bien-être et la sécurité. Et s'il devient vieux et infirme, quelque bonne volonté que vous ayez de le secourir, ce ne sera plus nécessaire. Il aura songé lui-même à l'avenir; il n'aura pas besoin d'aumônes et de protections comme votre ami Jappeloup le vagabond; il sera véritablement un homme libre. Il n'y a pas d'autre moyen de sauver le peuple, Émile. Je suis fâché de te dire que ce sera plus long à réaliser qu une utopie à concevoir; mais si l'entreprise est rude et longue, elle est digne d'un philosophe comme toi, et je ne la trouve pas au-dessus des forces d'un travailleur de mon espèce.