[FOOTNOTE 1: Il y a une manière de coucher sainement a la belle étoile, malgré la fraîcheur du climat, qui est bien connue de tous les bouviers, mais dont probablement peu de nos lecteurs parisiens s'aviseraient. C'est d'entrer dans un pâturage, de faire lever un des bœufs qui y sont couchés, et de s'étendre à sa place. Lorsqu'on se sent refroidir et gagner par l'humidité, il ne s'agit que de faire lever un autre bœuf. La place occupée pendant quelques heures par le corps de ces animaux est toujours parfaitement séchée, et d'une chaleur agréable et salutaire.]

«—Il y a bien assez de place ici, et bien assez de matériaux, lui disait mon père, pour que tu te bâtisses une habitation. J'ai assez de pierres et de vieux arbres pour te fournir le bois de construction. Je t'aiderai à élever ta demeure comme tu m'as aidé à relever la mienne.»

«Mais Jean ne pouvait entendre à cela.

«—Eh bien, disait-il, que ferai-je donc pour tuer le temps, quand vous m'aurez établi en seigneur? Je ne peux pas vivre de mes rentes, et je ne veux pas être à votre charge pendant trente ans que j'ai peut-être encore à exister … Quand même vous seriez assez riche pour cela, moi je périrais d'ennui. C'est bon pour vous, monsieur Antoine, qui avez été élevé pour ne rien faire. Quoique vous ne soyez pas fainéant, et vous l'avez prouvé! il ne vous en a rien coûté de reprendre l'habitude de vivre en Monsieur; mais moi, je ne dois plus ni courir ni chasser: j'aurais donc les bras croisés? Je deviendrais fou au bout de la première semaine.»

—Ainsi, dit Émile qui pensait à la théorie de son père sur le travail incessant et la vieillesse sans repos, Jean n'éprouvera jamais le besoin d'être libre, quoiqu'il fasse tant de sacrifices à sa prétendue liberté.

—Mais, dit Gilberte un peu surprise, est-ce que la liberté et l'oisiveté sont la même chose? Je ne crois pas. Jean aime passionnément le travail, et toute sa liberté consiste à choisir celui qui lui plaît; quand il travaille pour satisfaire son goût et son invention naturelle, il ne le fait qu'avec plus d'ardeur.

—Oui, Mademoiselle, vous avez raison! dit Émile avec une mélancolie soudaine, et tout est là. L'homme est né pour travailler toujours, mais conformément à ses aptitudes, et dans la mesure du plaisir qu'il y trouve! Ah! que ne suis-je un habile charpentier! avec quelle joie n'irais je pas travailler avec Jean Jappeloup, et au profit d'un homme si sage et si désintéressé!

—Eh bien, Monsieur, dit Janille qui rentrait, portant avec prétention son amphore de grès sur la tête, pour se donner un air robuste, voilà que vous dites comme M. Antoine. Ne voulait-il pas, ce matin, partir pour Gargilesse avec Jean, afin de travailler avec lui à la journée, comme autrefois? Pauvre cher homme! son bon cœur l'emportait jusque-là.

«—Tu m'as fait gagner ma vie assez longtemps, disait-il; je veux t'aider à gagner la tienne. Tu ne veux pas partager ma table et ma maison: reçois au moins le prix de mon travail, puisque ce sera du superflu pour moi.»

«Et M. Antoine le ferait comme il le dit. A son âge et avec son rang il irait encore cogner comme un sourd sur ces grandes pièces de bois!