Tous trois l'éprouvèrent; lorsqu'ils eurent fini leur mutuelle tâche, ils étaient presque membres de la même famille.

«C'est affaire à vous, dit Janille, en voyant marcher son coucou; et vous feriez presque un horloger. Ah ça, allons nous promener maintenant; je vas d'abord allumer ma lanterne pour vous conduire dans les caveaux.

—Monsieur, dit Gilberte lorsque Janille fut sortie, vous avez dit tout à l'heure que vous comptiez dîner chez M. de Boisguilbault: ne puis-je vous demander quelle impression vous a faite cet homme-là?

—J'aurais de la peine à la définir, répondit Émile. C'est un mélange d'éloignement et de sympathie si étrange, que j'ai besoin de le voir encore et de l'examiner beaucoup et d'y réfléchir encore après, pour me bien rendre compte d'un caractère si bizarre. Ne le connaissez-vous pas, Mademoiselle, et ne pouvez-vous m'aider à le comprendre?

—Je ne le connais pas du tout; je l'ai entrevu une ou deux fois dans ma vie, quoique nous demeurions bien près de chez lui, et, d'après ce que j'en avais entendu dire, j'avais une grande envie de le regarder; mais il passait à cheval sur le même chemin que nous et, du plus loin qu'il nous apercevait, mon père et moi, il prenait le grand trot, nous faisait un salut sans nous regarder, sans paraître même savoir qui nous étions, et disparaissait au plus vite; on eût dit qu'il voulait se cacher dans la poussière que soulevaient les pieds de son cheval.

—Quoique si proche voisin, M. de Châteaubrun n'a plus la moindre relation avec lui?

—Oh! ceci est fort étrange, dit Gilberte en baissant la voix d'un air de confidence naïve; mais je peux bien vous en parler, monsieur Émile, parce qu'il me semble que vous devez éclaircir quelque chose dans ce mystère. Mon père a été intimement lié dans sa jeunesse avec M. de Boisguilbault. Je sais cela, bien qu'il n'en parle jamais et que Janille évite de me répondre quand je l'interroge; mais Jean, qui n'en sait pas plus long que moi sur les causes de leur rupture, m'a souvent dit qu'il les avait vus inséparables. C'est ce qui m'a toujours fait penser que M. de Boisguilbault n'est ni si fier ni si froid qu'il le paraît; car l'enjouement et la vivacité de mon père n'eussent pu s'accommoder d'un caractère hautain et d'un cœur sec. Je dois vous confier aussi que j'ai surpris quelques réflexions échangées entre mon père et Janille à propos de lui, dans des moments où ils croyaient que je ne les entendais pas. Mon père disait que le seul malheur irréparable de sa vie était d'avoir perdu l'amitié de M. de Boisguilbault, qu'il ne s'en consolerait jamais, et que s'il pouvait donner un œil, un bras et une jambe pour la reconquérir, il n'hésiterait pas. Janille traitait ces plaintes de folies et lui conseillait de ne jamais faire la moindre démarche, parce qu'elle connaissait bien l'homme, et qu'il n'oublierait jamais ce qui les avait brouillés.

«-Eh bien, disait alors mon père, j'aimerais mieux une explication, des reproches; j'aurais mieux aimé un duel, alors que nous étions encore à peu près d'égale force pour nous mesurer, que ce silence implacable et cette persistance glacée qui me percent le cœur. Non, Janille, non, je n'en prendrai jamais mon parti, et si je meurs sans qu'il m'ait serré la main, je ne mourrai pas content d'avoir vécu.»

«Janille essayait de le distraire, et elle en venait à bout, parce que mon père est mobile, et trop affectueux pour vouloir affliger les autres de sa tristesse. Mais vous, monsieur Émile, qui aimez tant vos parents, vous comprenez bien que ce chagrin secret de mon père a toujours pesé sur mon âme, depuis le jour où je l'ai pénétré. Aussi, je ne sais pas ce que je n'entreprendrais pas pour le lui ôter. Depuis un an, j'y pense sans cesse, et vingt fois j'ai rêvé que j'allais à Boisguilbault, que je me jetais aux pieds de cet homme sévère, et que je lui disais:

«—Mon père est le meilleur des hommes et le plus fidèle de vos amis. Ses vertus l'ont rendu heureux en dépit de sa mauvaise fortune; il n'a qu'un seul chagrin, mais il est profond, et d'un mot vous pouvez le faire cesser.»