Le plus grand et le meilleur des êtres, c'est celui qui sympathise le plus avec nous, qui nous comprend le mieux, qui sait le mieux développer et alimenter ce que nous avons de meilleur dans l'âme; enfin, c'est celui qui nous ferait l'existence la plus douce et la plus complète, s'il nous était donné de fondre entièrement la sienne avec la nôtre.

«Ah! j'ai bien fait de conserver jusqu'ici mon cœur vierge et ma vie pure, se disait Émile, et je vous remercie, mon Dieu, de m'y avoir aidé! car voici bien véritablement celle qui m'était destinée, et sans laquelle je n'aurais fait que végéter et souffrir.»

Tout en causant d'une manière générale, Gilberte laissa percer son regret d'être privée de livres, et Émile devina bien vite que ce regret était plus profond qu'on ne voulait le faire connaître à Janille.

Il pensa avec douleur que, hormis des traités de commerce et d'industrie spéciale, il n'y avait pas un seul volume dans la maison de son père, et que, croyant retourner à Poitiers, il y avait laissé le peu d'ouvrages littéraires qu'il possédait.

Mais Gilberte insinua qu'il y avait une bibliothèque très étendue à
Boisguilbault.

Jean avait autrefois travaillé dans une grande chambre pleine de livres, et il était bien regrettable qu'on ne se vît point, car on aurait pu profiter d'un si utile voisinage.

Ici Janille, qui tricotait toujours en marchant, releva la tête.

«Ça doit être un tas de vieux bouquins fort ennuyeux, dit elle, et je serais bien fâchée, pour mon compte, d'y mettre le nez; je craindrais que ça ne me rendît maniaque comme celui qui en fait sa nourriture.

—M. de Boisguilbault lit donc beaucoup? demanda Gilberte; sans doute il est fort instruit.

—Et à quoi cela lui a-t-il servi de tant lire et de devenir si savant? Il n'en a jamais fait part à personne, et ça n'a réussi à le rendre ni aimant, ni aimable.»