—Ne l'accusez pas de tant de perversité: il est l'homme de son temps, que dis-je? il est l'homme de tous les temps. Le fanatisme ne raisonne pas, et votre père est un fanatique; il brûle et torture encore l'hérésie, croyant faire honneur à la vérité. Le prêtre qui vient nous dire à notre dernière heure: «Crois, ou tu seras damné,» est-il beaucoup plus sage ou plus humain? L'homme puissant qui dit au pauvre fonctionnaire ou à l'artiste malheureux: «Sers-moi et je t'enrichis,» ne croit-il pas lui faire une grâce et lui octroyer un bienfait?
—Mais c'est la corruption! s'écria Émile.
—Eh bien! reprit le marquis, par quoi donc le monde est-il gouverné aujourd'hui? Sur quoi donc repose l'édifice social? Il faut être bien fort, Émile, pour protester contre elle; car alors il faut se résoudre à être sacrifié.
—Ah! si j'étais seul victime de mon sacrifice, dit le jeune homme avec douleur; mais elle! la pauvre et sainte créature! il faudra donc qu'elle soit sacrifiée aussi!
—Dites-moi, Émile, si elle vous conseillait de mentir, l'aimeriez-vous encore?
—Je n'en sais rien! je crois que oui! Puis-je prévoir un cas où je ne l'aimerais plus, puisque je l'aime?
—Vous aimez, je le vois! Hélas! moi aussi, j'ai aimé!
—Oh! dites-moi, eussiez-vous sacrifié l'honneur?
—Peut-être, si on m'eût aimé!
—Oh! faibles humains que nous sommes! s'écria Émile. Eh quoi! ne trouverai-je pas un appui, un guide, un secours dans ma détresse? Personne ne me donnera-t-il la force? La force, mon Dieu! je te la demande à genoux; et jamais je n'ai prié avec plus de foi et d'ardeur: je te demande la force!»