Longtemps le vieillard avait eu des retours de méfiance, et il avait essayé de comprendre Émile dans son système de misanthropie bizarre: mais il n'y avait pas réussi. Lorsqu'il avait passé trois jours à vouloir se persuader que le désœuvrement ou la curiosité lui amenait ce commensal avide de conversation sérieuse et de discussion philosophique, s'il voyait reparaître dans sa solitude cette figure enjouée, expansive et candide dans sa hardiesse, il sentait l'espoir revenir avec lui, et il se surprenait à aimer tout de bon, au risque d'être plus malheureux quand reviendrait le doute. Bref, après avoir passé toute sa vie, et les vingt dernières années surtout, à se préserver des émotions qu'il ne se croyait plus capable de partager, il retombait sous leur empire, et ne pouvait plus supporter l'idée d'en être privé.

Il marcha avec agitation dans toutes les allées de son parc, attendit à toutes les grilles, soupirant à chaque pas, tressaillant au moindre bruit; et enfin, accablé de ce silence et de cette solitude, navré à l'idée qu'Émile était aux prises avec une douleur qu'il ne pouvait alléger, il sortit dans la campagne, et s'avança dans la direction de Gargilesse, espérant toujours voir un cheval noir venir à sa rencontre.

Il était fort rare que M. de Boisguilbault osât faire une sortie si marquée hors de son vaste enclos, et il ne pouvait se résoudre à suivre les chemins battus, dans la crainte de rencontrer quelque figure à laquelle il ne serait pas très-habitué. Il allait donc à vol d'oiseau, par les prairies, sans toutefois perdre de vue la route que devait tenir Émile. Il marchait lentement et d'un pas que l'on eût pu croire incertain, mais que la prudence et la circonspection de ses moindres habitudes rendaient plus ferme qu'il ne le paraissait.

En approchant d'un bras de rivière qui, après être sorti de son parc, serpentait dans la vallée, il entendit résonner une cognée, et plusieurs voix frappèrent son attention. Il avait coutume de s'éloigner toujours du bruit qui lui révélait la présence de l'homme, et de faire un détour pour éviter une rencontre quelconque, mais il avait aussi une préoccupation qui, cette fois, le fit agir en sens contraire. Il avait la passion des arbres, si l'on peut parler ainsi, et ne permettait point à ses tenanciers d'en abattre, à moins qu'ils ne fussent complètement morts. Le bruit d'une cognée lui faisait donc toujours dresser l'oreille, et il ne pouvait alors résister au désir d'aller voir, par ses yeux, si ses ordres n'avaient pas été enfreints.

Il entra donc résolument dans le pré où les ouvriers travaillaient, et ce fut avec un naïf sentiment de douleur qu'il vit une trentaine d'arbres magnifiques, tout couverts de feuillage, étendus sur le flanc, et dépecés déjà en partie. Un métayer, aidé de ses garçons, travaillait à charger plusieurs tronçons sur une charrette à bœufs. La cognée qui fonctionnait avec tant d'activité, et qui faisait résonner tous les échos de la vallée, était entre les mains diligentes de Jean Jappeloup!

M. de Boisguilbault ne s'était pas vanté, le jour où il avait dit à Émile, d'un ton glacial, qu'il était fort irascible. C'était encore là une des anomalies de son caractère. A la vue du charpentier, dont la figure ou seulement le nom, lui causait toujours une émotion pénible, il pâlit; puis, le voyant mettre en pièces ses beaux arbres encore jeunes et parfaitement sains, il éprouva un frisson de colère, devint rouge, balbutia des paroles confuses, et s'élança vers lui avec une impétuosité dont ne l'aurait jamais cru capable quiconque l'eût vu, un instant auparavant, marcher à pas comptés, appuyé sur sa canne à pommeau guilloché.

XXIX.

AVENTURE.

L'abatis d'arbres qui blessait si vivement M. de Boisguilbault avait été fait sur le bord de la petite rivière, et les sveltes peupliers, les vieux saules et les aunes majestueux, en tombant pêle-mêle, avaient formé comme un pont de verdure sur cet étroit courant. Tandis que les bœufs étaient occupés à en retirer quelques-uns avec des cordes, et à les traîner vers les chariots destinés à les emporter, le vigoureux charpentier, courant sur les tiges abattues qui barraient encore la rivière, s'appliquait à couper les branches entrecroisées dont la résistance paralysait l'effort des animaux de trait. Ardent au travail et passionné pour la destruction que sa profession utilise, il déployait son courage et son habileté avec une sorte de transport. La rivière était profonde et rapide en cet endroit, et le poste de Jean était assez périlleux pour qu'aucun autre n'eût osé le partager. Courant avec la légèreté et l'aplomb d'un jeune homme jusque vers l'extrémité flexible des arbres couchés en travers sur l'eau, il se retournait parfois pour couper la tige même sur laquelle il se tenait en équilibre, et au moment où un craquement sérieux lui annonçait que son appui allait s'enfoncer sous ses pieds, il sautait lestement sur une tige voisine, électrisé par le danger et par l'étonnement de ses camarades. Sa hache brillante tournoyait en éclairs autour de lui, et sa voix sonore stimulait les autres travailleurs, surpris de trouver si facile une tâche que l'intelligence et l'énergie d'un seul homme commandait, simplifiait et enlevait comme par miracle.

Si M. de Boisguilbault eût été de sang-froid, il eût admiré à son tour, et même il eût ressenti un certain respect pour l'homme qui portait la puissance du génie dans l'accomplissement de ce travail grossier. Mais la vue d'une belle plante pleine de sève et de vie, tranchée par le fer au milieu de son développement, l'indignait et lui déchirait le cœur, comme s'il eût assisté à une scène de meurtre, et, quand cet arbre lui appartenait, il le défendait comme si c'eût été un membre de sa famille.