XXX.

LE SOUPER IMPRÉVU.

Il fallait que le temps fût bien mauvais, ou que le marquis subît à son insu quelque mystérieuse influence; car il se décida à affronter la rencontre d'une personne inconnue. Il entra, et saluant la prétendue veuve avec une politesse craintive, il s'approcha du feu où la vieille femme s'empressa de jeter de nouvelles branches en s'apitoyant sur les vêtements mouillés de son vieux maître. «Oh! bonnes gens, est-il possible; comme vous voilà fait, monsieur le marquis! vrai, je ne vous aurais pas reconnu si le Jean ne m'avait pas avertie. Chauffez-vous, chauffez-vous, notre monsieur; car, à votre âge, il y a là de quoi attraper le coup de la mort.» Et, croyant se montrer officieuse et attentive avec ses sinistres prévisions, la bonne femme, toute troublée d'ailleurs de recevoir une pareille visite, faillit mettre le feu à sa cheminée.

«Non, ma bonne femme, lui dit le marquis, je suis fort solidement vêtu en tout temps, et je sens à peine la pluie …

—Oh! je le crois bien que vous êtes bien vêtu! reprit-elle, voulant lui faire un compliment qu'elle supposait propre à le flatter; car vous avez bien le moyen de l'être!…

—Il ne s'agit pas de cela, reprit le marquis; c'est pour vous dire de ne pas tant vous démener, et de ne pas quitter vos malades pour moi. Je suis fort bien ici, et la vie d'un vieillard comme moi est moins précieuse que celle de ces jeunes enfants. Sont-ils malades depuis longtemps?

—Depuis une quinzaine, Monsieur! Mais le plus mauvais est passé, Dieu merci!

—Pourquoi, lorsque vous avez des malades, ne venez-vous pas me voir?

—Oh nenni! je n'oserais pas. Je craindrais de vous ennuyer. On est si simple, nous autres! on ne sait pas bien parler, et on est honteux de demander.

—C'est moi qui devrais venir m'informer de vos misères, dit le marquis en soupirant; et je vois que des âmes plus actives et plus dévouées le font à ma place!»