«Oh! je vous en supplie, vous qui allez exercer sur tout son avenir une influence si grande … si bienfaisante ou si funeste!… conservez à la vérité ce cœur digne d'en être le sanctuaire. Vous êtes bien jeune, vous ne savez pas encore ce que c'est que l'amour d'une femme dans la vie d'un homme comme lui! Vous ne savez peut-être pas qu'il dépend de vous d'en faire un héros ou un lâche, un martyr ou un apostat! Hélas! ce que je vous dis en cet instant, sans doute vous n'en comprenez pas la portée…. Non, vous êtes trop jeune: plus je vous regarde, plus vous me paraissez une enfant! Pauvre jeune être, sans expérience et sans force, vous allez disposer d'une âme forte, pour la briser on l'ennoblir…. Pardonnez-moi ce que je vous dis, je suis fort ému et je ne sais pas trouver les paroles qui conviennent…. Je ne voudrais ni vous affliger ni vous causer de l'embarras; mais je me sens triste, effrayé, et plus vous êtes belle et candide, plus je sens que l'âme d'Émile ne m'appartient plus!
—Pardonnez-moi, monsieur le marquis, répondit Gilberte en essuyant ses larmes, je vous comprends fort bien, et, quoique bien jeune, en effet, je sens quelle est la responsabilité que je porte devant Dieu; mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit, ce n'est pas moi que je veux défendre et justifier auprès de vous, c'est Émile; c'est ce noble cœur dont vous semblez douter, Oh! rassurez-vous! Émile ne mentira ni aux hommes, ni à vous, ni à son père, ni à lui-même. J'ignore si je comprends bien l'importance de ses idées et la profondeur des vôtres; mais j'adore la vérité. Je ne suis pas philosophe, moi, je suis trop ignorante! Mais je suis pieuse, je suis nourrie des préceptes de l'Évangile, et je ne puis les interpréter dans un sens opposé à ceux qu'Émile leur donne. Je comprends que son père, qui invoque pourtant aussi l'Évangile, quand la fantaisie lui en vient, veut qu'il mente à la foi de l'Évangile, et, si je croyais Émile capable d'y consentir, je rougirais de m'être assez grossièrement trompée pour aimer un homme sans lumières et sans conscience! mais je n'ai pas eu ce malheur. Émile saura renoncer à moi, s'il le faut, plutôt que de renoncer à lui-même; et, quant à moi, je saurai bien avoir du courage, si par moments le sien venait à défaillir. Je ne le crains pourtant pas: je sais qu'il souffre, et je souffre aussi; mais je serai digne de son affection, comme il est digne de la vôtre, et Dieu nous aidera à tout supporter, car il n'abandonne pas ceux qui souffrent pour l'amour de lui et pour la gloire de son nom.
—C'est bien dit! s'écria le charpentier, et je voudrais savoir parler comme ça. Mais, n'importe, je pense de même, et le bon Dieu m'en sait autant de gré.
—Oui! vous avez raison, dit M. de Boisguilbault, frappé de la conviction que révélait l'accent énergique du charpentier; je ne savais pas, Jean, que vous dussiez être pour Émile un ami aussi dévoué et plus utile peut être que moi-même.
—Je ne dis pas ça, monsieur de Boisguilbault; je sais qu'Émile vous considère comme son père véritable, à la place du père peu chrétien que le sort lui a donné; mais je suis un peu son ami, et hier soir je me flatte de lui avoir remonté l'esprit, comme ce matin je l'ai remonté à d'autres … Quant à elle, dit-il en désignant Gilberte, elle n'a eu besoin de personne. Je m'y attendais bien! Dès le premier moment, son parti a été pris, et m'est avis que c'est assez joli pour son âge d'avoir eu cette force-là, bien que vous paraissiez n'y pas faire grande attention!»
Le marquis hésita, et marcha encore sans rien dire; puis il s'arrêta près de la fenêtre, l'entr'ouvrit, et dit, en revenant à Gilberte:
«La pluie est passée, je crains que vos parents ne soient inquiets de vous, je … je ne veux pas vous retenir plus longtemps ce soir … mais … nous nous reverrons, et je serai mieux préparé à causer avec vous … car j'ai beaucoup de choses à vous dire.
—Non, monsieur le marquis, répondit Gilberte en se levant, nous ne nous reverrons jamais; car il faudrait vous tromper encore, et cela me serait impossible. Le hasard m'a fait vous rencontrer, et j'ai cru remplir un devoir en vous rendant quelques soins bien humbles que mon cœur me commandait. Jusque-là je n'avais pas été coupable, je vous en fais juge vous-même, car pour vous les faire accepter, il fallait mentir; et, d'ailleurs, mon père m'avait fait jurer que je ne vous importunerais jamais de sa douleur, de son repentir d'une offense qu'il vous a faite et que j'ignore, de son affection pour vous, qui est restée comme une plaie douloureuse au fond de son âme!… Dans mes rêves d'enfant, j'avais formé souvent le projet de venir me jeter à vos pieds, de vous dire: «Mon père souffre, il est malheureux à cause de vous. S'il vous a offensé, prenez en expiation de ses torts, mes pleurs, mon abaissement, ma soumission, ma vie, si vous voulez! mais tendez-lui la main, et foulez-moi aux pieds, je vous bénirai encore, si vous ôtez du cœur de mon père le chagrin qui le ronge et le poursuit jusque dans son sommeil.» Oui, voilà le songe dont je m'étais bercée autrefois! mais j'y ai renoncé parce que mon père me l'a ordonné, jugeant que je ne ferais qu augmenter votre colère; et j'y renonce plus que jamais, ce soir, en voyant votre froideur et l'aversion que mon nom vous inspire. Je me retire donc sans vous implorer pour lui, et pénétrée d'une certitude bien douloureuse: c'est que mon père est victime d'une grande injustice de votre part! mais je mettrai tous mes soins à l'en distraire et à l'en consoler. Et quant à vous, monsieur le marquis, je vous laisse de quoi me punir de la ruse innocente à laquelle je me suis prêtée ce soir, pour préserver la santé et peut-être la vie de celui que mon père a tant aimé! je vous laisse mon secret, qui vous a été révélé bien malgré moi, mais que je ne rougis plus de savoir entre vos mains: car c'est le secret d'une âme fière et d'un amour que Dieu a béni en me l'inspirant. Ne craignez plus de me revoir, monsieur le marquis, ne craignez plus que Jean, cet ami imprudent, mais généreux, qui s'est exposé à vos ressentiments pour nous réconcilier avec vous, vous importune jamais de notre souvenir. Je saurai l'y faire renoncer. J'ai été honorée ce soir de votre hospitalité, monsieur le marquis, et vous me permettrez de ne l'oublier jamais. Vous n'aurez point à vous en repentir; car vous n'aurez pas été la dupe d'un mensonge, et, si c'est un soulagement à voire aversion, vous êtes encore à même de chasser outrageusement de votre présence la fille d'Antoine de Châteaubrun.
—Je voudrais bien voir ça! s'écria Jean Jappeloup en se plaçant auprès d'elle, et en prenant son bras sous le sien; moi qui ai eu tout le tort et qui ai fait, malgré elle, tous les mensonges, moi qui avais mis dans ma tête qu'elle mettrait la main de son père dans la vôtre … Vous êtes entêté, monsieur de Boisguilbault; mais, par tous les diables! vous ne ferez pas d'affront à ma Gilberte, car je me souviendrais alors que j'ai coupé ce soir votre canne en deux!
—Vous déraisonnez, Jean, répondit froidement M. de Boisguilbault. Mademoiselle, dit-il à Gilberte, voulez-vous me permettre de vous donner le bras pour retourner à votre voiture?»