«Si un roturier se présente, pensait-elle, il faudra qu'il ait au moins pour deux cent mille francs de propriétés au soleil!» Et elle mit sous son traversin la clef de l'armoire où elle avait serré le pot au lait de Gilberte.
Gilberte, cédant à une fatigue extrême, finit par s'endormir aussi, après avoir pris une grande résolution. Le lendemain, elle causa longtemps avec son père à l'insu de Janille, puis elle demanda à cette dernière de lui laisser emporter les présents de M. de Boisguilbault dans sa chambre, pour les regarder à son aise. La bonne femme les lui remit sans méfiance, car Gilberte se voyait cette fois dans la nécessité de dissimuler avec son opiniâtre gouvernante; puis elle écrivit une lettre qu'elle montra à son père.
—Tout ce que tu fais est bien, ma fille, dit-il avec un profond soupir; mais gare à Janille, quand elle le saura!
—Ne craignez rien, cher père, répondit la jeune fille; nous ne lui dirons pas que je vous ai mis dans la confidence, et tout son dépit tombera sur moi seule.
—A présent, reprit M. Antoine, il faut attendre notre ami Jean, car on ne peut pas confier ces objets-là à un étourdi comme maître Charasson.»
Gilberte attendit le retour du charpentier avec d'autant plus d'impatience, qu'elle comptait recevoir par lui des nouvelles d'Émile. Elle ignorait qu'Émile fût malade. Mais, à l'idée de sa douleur, elle éprouvait une anxiété qui ne lui permettait plus de songer à elle-même, et ces jours d'absence, qu'elle avait cru pouvoir supporter avec tant de courage, lui paraissaient si longs et si sombres, qu'elle se demandait avec effroi comment Émile pourrait les endurer. Elle se flattait qu'il trouverait le moyen de lui écrire, bien qu'elle n'eût pas voulu l'y autoriser, ou du moins que le charpentier saurait lui rapporter les moindres paroles de leur entretien.
Mais le charpentier ne vint pas, et le soir arriva sans apporter aucun soulagement aux angoisses de la jeune fille. Une contrariété réelle venait s'ajouter à sa peine secrète. M. Antoine se montrait défaillant à l'endroit de la résolution que Gilberte avait prise, et qu'il avait d'abord approuvée, de refuser les dons de M. de Boisguilbault. A chaque instant il menaçait de consulter Janille, sans laquelle il n'avait jamais su prendre un parti depuis vingt ans, et Gilberte tremblait que l'impérieux veto de sa vieille amie ne vînt s'opposer à la restitution projetée.
Le lendemain, Jean ne vint pas davantage. Il travaillait sans doute pour M. de Boisguilbault, et Gilberte s'étonnait qu'étant occupé à si peu de distance, il ne devinât pas le besoin qu'elle éprouvait de s'entretenir avec lui, ne fût-ce qu'un instant. Une vague inquiétude la portait de ce côté. Elle se mit en route pour la chaumière de la mère Marlot, et, comme d'habitude, elle mit dans son panier les modestes friandises dont elle privait son dîner pour les malades. Mais, en même temps, craignant qu'en son absence M. de Châteaubrun n'ouvrît son cœur à Janille, et que le scellé de la gouvernante ne fût apposé sur les bijoux, elle les enveloppa, ainsi que le cachemire, les cacha au fond de son panier et résolut de ne plus s'en séparer que pour les remettre à leur destination.
Vivant à la campagne dans une condition plus que modeste, Gilberte était habituée à sortir seule aux environs de sa demeure. La pauvreté délivre de l'étiquette, et il semble que la vertu des filles riches soit plus fragile ou plus précieuse que celle des pauvres, puisqu'on ne leur laisse point faire un pas sans escorte.
Gilberte allait seule à pied avec autant de sécurité qu'une jeune paysanne, et elle était réellement moins exposée encore, car elle était connue, aimée et respectée de tous ceux qu'elle pouvait rencontrer.