—Eh bien, je veux vous le dire, à vous qui êtes un homme savant et qui jugez les choses de ce monde mieux que personne, quand vous avez l'esprit tranquille. Je vas vous dire ce que bien des gens savent dans mon endroit, mais ce dont je n'ai jamais voulu causer avec personne. Ma vie a été drôle, allez! j'étais aimé, et je ne l'étais pas: j'avais un fils, et je n'étais pas sûr d'être son père!…
—Que dis-tu? Non! ne dis pas cela; il ne faut jamais parler de ces choses-là! dit le marquis bouleversé.
—Vous avez raison tant que ça dure! mais à nos âges on peut parler de tout, et vous n'êtes pas un homme pareil à ces imbéciles qui ne trouvent qu'à rire dans le plus grand malheur dont le prochain puisse être accablé. Vous n'êtes ni railleur, ni méchant, vous! eh bien, je veux que vous me disiez si j'ai eu tort, si je me suis mal conduit, si j'ai agi comme un homme ou comme une bête, enfin si vous eussiez fait comme moi; car tout le monde m'a quasi blâmé dans le temps, et si je n'avais eu le bras solide, et, au bout, la réplique vive, chacun se fût permis de me rire au nez. Tenez, jugez! Ma femme, ma pauvre Nannie, aimait un de mes amis, un beau garçon, un bon camarade, ma foi! et elle m'aimait pourtant aussi. Je ne sais comment diable la chose s'est faite, mais mon fils s'est trouvé, un beau matin, ressembler à Pierre beaucoup plus qu'à Jean. Ça sautait aux yeux, Monsieur! et il y avait des moments où j'avais envie de battre Nannie, d'étrangler l'enfant et de fendre le crâne à Pierre … Et puis … et puis!… je n'ai jamais rien dit. J'ai pleuré, j'ai prié Dieu! Ah! que j'ai souffert! J'ai battu ma femme, sous prétexte qu'elle rangeait mal la maison; j'ai tiré les oreilles du petit, sous prétexte qu'il faisait trop de bruit aux miennes; j'ai cherché querelle à Pierre pour une partie de quilles, et j'ai failli lui casser les deux jambes avec la boule. Et puis, quand tout le monde pleurait, je pleurais aussi, et je me regardais comme un scélérat. J'ai élevé l'enfant et je l'ai pleuré; j'ai enterré la femme et je la pleure encore; j'ai conservé l'ami et je l'aime toujours … Et voilà comment les choses ont fini pour moi. Qu'en dites-vous?»
M. de Boisguilbault ne répondit pas. Il parcourait la chambre et faisait crier le parquet sous ses pieds.
«Vous me trouvez bien lâche et bien sot, je parie, dit le charpentier en se relevant; mais vous voyez bien, du moins, que vos peines n'approchent pas des miennes!»
Le marquis se laissa tomber sur son fauteuil et garda le silence. Des larmes coulaient lentement sur ses joues.
«Eh bien, monsieur de Boisguilbault, pourquoi pleurez-vous? reprit Jean avec une grande candeur: vous voulez donc me faire pleurer aussi? mais vous ne pourriez pas en venir à bout! j'ai versé tant de larmes de colère et de chagrin, dans le temps, qu'il ne m'en reste plus, je gage, une seule dans le corps. Allons! allons! prenez votre passé en patience, et offrez votre présent à Dieu; car il y a des gens plus maltraités que vous, vous le voyez bien! Vous, vous aviez pour femme une belle dame bien sage, bien éduquée et bien tranquille. Peut-être qu'elle ne vous faisait pas autant de caresses et d'amitiés que j'en recevais de la mienne; mais, au moins, elle ne vous trompait pas, et la preuve que vous pouviez dormir sur vos deux oreilles, c'est que vous la laissiez aller à Paris sans vous, quand ça lui convenait; vous n'étiez pas jaloux, vous n'aviez pas sujet de l'être! et moi, j'avais mille démons dans la cervelle à toutes les heures du jour et de la nuit. J'épiais, j'espionnais, je me cachais d'être jaloux; j'en rougissais, mais je souffrais le martyre; et plus j'observais, plus je voyais qu'on était habile à me tromper. Je n'ai jamais rien pu surprendre. Nannie était plus fine que moi; et quand j'avais perdu mon temps à la guetter, elle me faisait une scène d'avoir douté d'elle. Quand l'enfant fut en âge de ressembler à quelqu'un, et que je vis que ce n'était pas à moi … que voulez-vous? je crus que j'en deviendrais fou; mais je m'étais habitué à l'aimer, à le caresser, à travailler pour le nourrir, à trembler quand il se faisait une bosse à la tête, à le voir sauter autour de mon établi, se mettre à cheval sur mes poutres et s'amuser à ébrécher mes outils. Je n'avais que celui-là! je l'avais cru à moi, il ne m'en venait pas d'autres, je ne pouvais me passer d'enfant, quoi! Et il m'aimait tant, ce diable de garçon! il me faisait de si jolies caresses, il avait tant d'esprit! et quand je le grondais, il pleurait à fendre l'âme. Enfin je me suis mis à oublier mes soupçons et à me persuader si bien que j'étais son père, que, quand une balle me l'a tué à l'armée, j'ai eu envie de me tuer moi-même. C'est qu'il était beau et brave, aussi bon ouvrier que bon soldat, et ce n'était pas sa faute s'il n'était pas mon fils! il aurait rendu ma vie heureuse; il m'aurait aidé au travail et je ne serais pas seul à vieillir. J'aurais quelqu'un pour me tenir compagnie, pour causer avec moi le soir après ma journée, pour me soigner quand je suis malade, pour me coucher quand je suis gris, pour me parler de sa mère, dont je n'ose jamais parler à personne parce que tout le monde, excepté lui, a su mon malheur. Allons! allons! monsieur de Boisguilbault, vous n'en avez pas eu tant à supporter, vous! On ne vous a pas donné un héritier de contrebande, et si vous n'en avez pas eu le profit, vous n'en avez pas eu la honte!
—Et je n'en aurais pas eu le mérite! dit le marquis. Jean, rouvre cette porte, et laisse-moi regarder le portrait de la marquise. Tu m'as donné du courage. Tu m'as fait du bien! J'étais insensé le jour où je t'ai chassé d'auprès de moi. Tu m'aurais empêché de devenir faible et fou. J'ai cru éloigner un ennemi, et je me suis privé d'un ami!
—Mais pourquoi, diable! me preniez-vous pour votre ennemi? dit le charpentier.
—Tu n'en sais rien? dit le marquis en attachant sur lui des yeux perçants.