«MONSIEUR LE MARQUIS,

«Je vous avais promis que vous n'entendriez plus parler de moi; mais vous me forcez vous-même à vous rappeler que j'existe, et, pour la dernière fois, je vais le faire.

«Ou vous avez fait une méprise en me remettant des objets d'une valeur considérable, ou vous avez voulu me faire l'aumône.

«Je ne rougirais pas d'accepter les secours de votre charité, si j'étais réduite à les implorer; mais vous vous êtes trompé, monsieur le marquis, si vous m'avez crue dans la misère.

«Notre position est aisée relativement à nos besoins et à nos goûts, qui sont modestes et simples. Vous êtes riche et généreux; je serais coupable d'accepter des bienfaits que vous saurez reporter sur tant d'autres: ce serait voler les pauvres.

«Ce qu'il m'eût été doux d'emporter, et que j'aurais donné mon sang pour l'obtenir, c'est un mot d'oubli et de pardon, une parole d'amitié pour mon père. Ah! Monsieur, vous ne savez pas ce que souffre le cœur d'un enfant quand il voit son père accusé injustement, et qu'il ignore les moyens de le disculper! Vous n'avez pas voulu me les fournir, puisque vous avez persisté devant moi à garder le silence sur la cause de vos ressentiments; mais comment n'avez-vous pas compris que, dans cette situation, je ne pouvais pas accepter vos dons et profiter de vos bontés!

«Et cependant je garde un petit anneau de cornaline que vous avez passé à mon doigt, lorsque je suis entrée chez vous sous un nom supposé. C'est un objet sans valeur, m'avez vous dit, un souvenir de vos voyages … Il m'est précieux, bien que ce ne soit pas un gage de réconciliation que vous ayez voulu m'accorder; mais il me rappellera, à moi, un instant bien doux et bien cruel, où j'ai senti tout mon cœur s'élancer vers vous et de vaines espérances s'évanouir aussitôt. Je devrais pourtant vous haïr, vous qui haïssez un père que j'adore! J'ignore comment il se fait que je vous rends vos présents sans orgueil blessé et que je renonce à votre sympathie avec une douleur profonde.

«Agréez, monsieur le marquis, les sentiments respectueux de
GILBERTE DE CHATEAUBRUN.»

XXXIV.

RÉSURRECTION.