—Jean, tu m'impatientes, tu me fais mal! Va-t'en donc!

—Allons! le vent a tourné! pensa le charpentier. Attendons que le soleil revienne!»

Il passa sa veste et descendit le parc. M. de Boisguilbault le suivit pour fermer lui-même cette dernière porte après lui. Le jour durait encore. Le marquis remarqua sur le sable, fraîchement passé au râteau, la double trace d'un petit pied de femme tourné dans les directions opposées que Gilberte avait suivies pour aller au chalet et en revenir. Il ne fit point part de cette observation au charpentier, et elle échappa à celui-ci.

Cependant Gilberte avait attendu plus qu'elle n'y comptait. Le soleil était couché depuis dix minutes, et le temps lui paraissait mortellement long. L'approche de la nuit et la crainte de rencontrer quelqu'un du château qui pût la connaître, augmentant son inquiétude et son impatience, elle se hasarda à sortir du lieu où elle se tenait cachée et à descendre un peu le cours de la rivière, afin de se trouver encore à portée de voir venir le charpentier. Mais elle n'eut pas fait trois pas à découvert qu'elle entendit marcher derrière elle, et se tournant avec précipitation, elle vit Constant Galuchet, armé de sa ligne, qui regagnait le chemin de Gargilesse.

Elle rabattit son capuchon sur son visage, mais pas assez vite pour que le pêcheur de goujons n'eût aperçu une mèche de cheveux blonds, un œil bleu, une joue rose. D'ailleurs, à être suivie d'aussi près, il était difficile que Gilberte pût faire illusion. Elle n'avait rien de la démarche d'une paysanne, et la mante de bure n'était pas assez longue pour cacher le bord d'une robe légère et un pied charmant, chaussé d'une petite guêtre solide et bien prise. La curiosité de Constant Galuchet fut vivement éveillée par cette rencontre. Il méprisait trop les paysannes pour leur conter fleurettes dans ses promenades; mais la vue d'une demoiselle déguisée piqua sa curiosité aristocratique, et un vague instinct que ces cheveux blonds si difficiles à cacher étaient ceux de Gilberte, lui persuada de la suivre et de l'inquiéter.

Il s'acharna donc sur ses traces, marchant tantôt immédiatement derrière elle, tantôt à ses côtés, ralentissant ou doublant le pas pour déjouer les petites ruses dont elle usa pour rester en arrière ou se faire dépasser, s'arrêtant lorsqu'elle s'arrêtait, se penchant vers elle en l'effleurant, et plongeant un œil insolent et curieux sous son capuchon.

Gilberte, effrayée, chercha des yeux quelque maison où elle pût se réfugier; n'en voyant aucune, elle continua à s'avancer dans la direction de Gargilesse, espérant que le charpentier allait la rejoindre et la délivrer de cette importune escorte.

Mais n'entendant venir personne, et ne pouvant supporter d'être plus longtemps suivie, elle se baissa comme pour regarder dans son panier afin de faire croire qu'elle avait oublié ou perdu quelque chose, et se retournant ensuite, elle reprit la direction du parc, pensant que Galuchet, n'ayant aucun prétexte pour la suivre de ce côté, n'en aurait pas l'audace.

Il était trop tard: Constant l'avait reconnue et un sentiment de basse vengeance le transportait.

«Ohé, la belle villageoise! lui dit-il en s'élançant auprès d'elle, que cherchez-vous avec tant de mystère? Ne pourrait-on vous aider à le trouver?… Vous ne répondez pas! Je comprends: vous avez par ici un joli petit rendez-vous, et je vous dérange! Mais tant pis pour les jeunes filles qui courent seules le soir! elles sont exposées à rencontrer un galant pour un autre, et les absents ont tort. Allons, n'y regardez pas de si près; à la nuit tous chats sont gris, et prenez mon bras. Si nous ne trouvons pas celui qu'il vous faut, on tâchera de le remplacer sans trop de désavantage!»