—Vrai, mon oncle, répondit le jeune homme en levant fièrement la tête, et en soutenant ce regard avec l'assurance de la conviction.
—Eh bien! mon pauvre enfant, reprit Fra-Angelo avec un soupir, il est donc trop tard désormais pour tenter quelque chose? Le temps de croire au triomphe de la vérité est donc passé, et le monde nouveau, que du fond de mon cloître, comme du fond de ma caverne de brigands, je n'ai pas pu bien connaître, est donc déterminé sans retour à se laisser écraser?
—J'espère que non, mon oncle. Si je le croyais, il me semble que je n'aurais plus de sang dans les veines, de feu dans le cerveau, d'amour dans le sein, et que je ne serais plus capable d'être artiste. Mais il faut bien reconnaître, hélas! que le monde n'est plus ce qu'il pouvait être encore dans ce pays, au début de vos entreprises. S'il a fait un pas vers les découvertes de l'intelligence, il est certain que l'élan du cœur s'est refroidi en lui.
—Et vous appelez cela un progrès? s'écria le capucin, avec douleur.
—Non, tant s'en faut, répondit Michel; mais ceux qui sont nés dans cette phase, et qui sont destinés à la remplir peuvent-ils respirer un autre air que celui qui les a fait éclore, et nourrir d'autres idées que celles dont on les a imbus? Ne faut-il pas se rendre à l'évidence et plier sous le joug de la réalité? Vous-même, mon digne oncle, lorsque, de la condition fougueuse de libre aventurier, vous êtes passé à la règle inflexible du cloître, n'avez-vous pas reconnu que le monde n'était pas ce que vous pensiez, et qu'il n'y avait plus rien de possible par la violence?
Tiens, la voilà, cette croix!... ([Page 60.])
—Hélas! il est vrai! répondit le moine. Pendant ces dix années que j'avais passées dans les montagnes, je n'avais pas vu quelles révolutions s'opéraient dans les mœurs des hommes civilisés. Lorsque le Destatore m'envoya dans les villes, avec ses députés, pour tâcher d'établir des intelligences avec les seigneurs qu'il avait connus bons patriotes, et les bourgeois riches et instruits qu'il avait vus ardents libéraux, je fus bien forcé de constater, que ces gens-là n'étaient plus les mêmes, qu'ils avaient élevé leurs enfants dans d'autres idées, qu'ils ne voulaient plus risquer leur fortune et leur vie dans ces entreprises hasardeuses où la foi et l'enthousiasme peuvent seuls accomplir des miracles.
«Oui, oui, le monde avait bien marché... en arrière, selon moi. On ne parlait plus que d'entreprises d'argent, de monopole à combattre, de concurrence à établir, d'industries à créer. Tous se croyaient déjà riches, tant ils avaient hâte de le devenir, et, pour le moindre privilége à garantir, le gouvernement achetait qui bon lui semblait. Il suffisait de promettre, de faire espérer des moyens de fortune, et les plus ardents patriotes se jetaient sur cette espérance, disant: l'industrie nous rendra la liberté.
«Le peuple aussi croyait à cela, et chaque patron pouvait amener ses clients aux pieds des nouveaux maîtres, ces pauvres gens s'imaginant que leurs bras allaient leur rapporter des millions. C'était une fièvre, une démence générale. Je cherchais des hommes, je ne trouvai que des machines. Je parlai d'honneur et de patrie, on me répondit soufre et filature de soie. Je m'en allai triste, mais incertain, n'osant pas trop fronder ce que je venais de voir, et me disant que ce n'était pas à moi, ignorant et sauvage, de juger les ressources nouvelles que ces mystérieuses découvertes allaient créer pour mon pays.